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27-05-2005

L’industrie française recule,

la recherche aussi

 

 

Le 15 janvier de cette année, J L Beffa, PDG de Saint-Gobain remettait au chef de l’Etat un rapport intitulé « Pour une nouvelle politique industrielle » au nom d’un groupe de travail comprenant des chefs d’entreprises, des représentants d’instituts de recherche et des syndicalistes.

En affirmant que « l’industrie demeure un des principaux moteurs de l’activité économique en termes de valeur ajoutée et d’emplois et …qu’elle exerce un effet d’entraînement puissant sur l’ensemble des activités…qu’elle possède un pouvoir très fortement structurant sur la diffusion des innovations technologiques à l’ensemble de l’économie », les rédacteurs du rapport disent leur inquiétude face à l’affaiblissement de l’industrie française dont ils font le constat. Leur rapport met l’accent sur la décroissance de l’industrie française à la création de la valeur ajoutée des industries manufacturières des pays de l’OCDE,  décroissance principalement due à sa faiblesse dans les secteurs à haute technologie dont les marchés sont en forte croissance. Il souligne que « les sources de l’inadéquation industrielle et des difficultés de la haute technologie de la France se situent dans son faible effort de recherche et de développement  (R&D)…  Le décrochage de la France perceptible depuis 1992, s’est confirmé depuis. Ce décrochage de l’effort de R&D privé n’est pas compensé par un effort public de R&D… ». Le rapport constate que « le financement public incite peu les grandes entreprises à réaliser de la R&D sur des produits nouveaux », il souligne que le taux de croissance des brevets est particulièrement faible notamment pendant la période 1994-2000. La recherche publique n’est pas rendue responsable de cet affaiblissement. « Il est essentiel à la fois de renforcer la capacité de la recherche publique et de construire ou d’améliorer les interfaces entre la recherche publique et le monde industriel ».

Quelle critique implicite de toutes les politiques d’aide à la recherche industrielle menées par les différents pouvoirs politiques ! A quoi a donc servi le crédit d’impôt mis en place depuis 1983 ? L’aide de l’Etat aux grandes entreprises va essentiellement aux dépenses liées au secteur de la défense et secondairement au financement des grands programmes « historiques » (spatial, aéronautique, nucléaire, secteurs micro et nano électronique).

Relevons que pour les auteurs du rapport, seul l’Etat est garant de la stabilité nécessaire à une politique de recherche dégagée des aléas du marché, les critères des marchés financiers étant incompatibles avec le financement de projets à long terme.

Mais les auteurs considèrent que la période des grands programmes « historiques » fondé sur la coordination recherche publique/entreprise publique/ commandes publiques lancés par l’Etat est révolue, le contexte international concurrentiel ayant changé. Nous touchons là au cœur du problème, nous y reviendrons. Le rapport avance l’idée d’une politique volontariste autour de programmes ciblés (Programmes mobilisateurs pour l’innovation industrielle). Les entreprises privées, seules ou en consortium, présentent un programme pour une durée de 5 à 15 ans. L’évaluation et le suivi sont assurés par une Agence de l’Innovation industrielle. La moitié du financement de R&D est assurée par l’Etat sous forme d’avances remboursables.

Notre analyse du rapport BEFFA

Le rapport s’inquiète des conséquences de la désindustrialisation, de la stagnation de la croissance, de la compétitivité des groupes européens face à une économie chinoise en pleine expansion. Visiblement la (dé) régulation par le marché n’a pas donné les bénéfices escomptés en terme d’efficacité et le capital a besoin d’être épaulé par l’Etat dans ses stratégies. Malheureusement, le rapport ne s’attarde pas sur les raisons de l’insuffisance de R&D des entreprises et de leur faiblesse dans les secteurs à haute valeur ajoutée. Dans les années 70, la crise résultant de la sur accumulation du capital s’est traduite par la destruction de capital productif. La masse de capitaux accumulés et leur exigence de rentabilité est un obstacle à l’investissement productif. Où sont allés les fonds dégagés par la compression de la masse salariale, à quoi ont servi les multiples aides de l’Etat aux entreprises ? Les entreprises ont délaissé la base nationale abandonnant des secteurs entiers à la concurrence pour acheter des actifs aux USA et y faire du bénéfice en exportant vers l’Europe pour profiter d’un dollar fort à l’époque. Au lieu d’établir des coopérations, elles se sont concurrencées par le biais d’alliances. Tout a été fait pour tenter de prendre des positions de monopole sur des créneaux du marché mondial au détriment de la croissance intérieure et des capacités nationales. Les entreprises épaulées par le système bancaire et l’Etat ont abandonné le marché intérieur au profit d’une politique d’exportation reposant sur une sélection de créneaux axés uniquement sur le marché mondial. Des entreprises devenant même importatrices des productions qu’elles avaient abandonnées !

La recherche de la compétitivité s’est faite par l’écrasement des coûts salariaux. Tous les pays capitalistes cherchent à diminuer le coût de la force de travail. Or, la France est un pays de bas salaires, mais paradoxalement, les entreprises comme les pays qui dominent dans les échanges sont celles dont les salaires sont les plus élevés car elles ont une productivité (qualité de production) supérieure en dépit de coûts salariaux par unité de produits plus élevés. Nous sommes au cœur de la contradiction capitaliste. Pour faire plus de profit il faut accumuler plus de capital (matériel et financier) et diminuer tout ce qui rémunère la force de travail. Le patronat ne cherche à augmenter la productivité du travail qu’en surexploitant (flexibilisant) les salariés. Mais ceci a des limites, on ne peut produire plus, ni utiliser à fond les équipements sans casse ni gâchis, ce qui augmente les coûts matériels et financiers altérant la compétitivité de l’entreprise. La réponse du patronat est de redresser la productivité en réduisant les gammes de production et si la cure n’est pas suffisante ce sont les effectifs qui sont réduits, ce processus aboutissant à la fermeture de l’entreprise. La pression permanente sur les salaires et la transformation du capital productif en capital financier font baisser les dépenses de R&D. Des technologies comme la gazéification du charbon, les surgénérateurs ont été abandonnées, EDF ne cesse de réduire ses recherches. Cette politique a pour conséquence la création de déserts industriels et l’affaiblissement de notre appareil de production.

L’Europe capitaliste de la déréglementation, de la libération de capitaux et des services, conçue comme un vaste champ de bataille pour les entreprises a renforcé les pressions sur les coûts salariaux et n’a fait qu’aggraver la spécialisation industrielle sur des créneaux étroits et la désertification des régions. Le maître mot de l’organisation européenne est la concurrence, conçue comme principe de la compétitivité économique. Tout ce qui s’y oppose (statuts, garanties collectives des salariés, organisation étatique) doit disparaître. Le capital doit régner en maître, imposer ses critères dans l’Europe du marché unique. Avec l’Euro et l’indépendance des banques centrales à l’égard de leur gouvernement, le traité de Maastricht a assis le contrôle des marchés financiers sur les politiques budgétaires et monétaires nationales. Au nom du respect de la concurrence, les aides des Etats sont soumises à l’approbation de la Commission européenne. Peu importe à la dite commission qu’Alstom, groupe européen, décide de fermer les unités européennes françaises et allemandes de générateurs de vapeurs et d’équipements de combustions dont les activités sont complémentaires au profit de son usine américaine concurrente des deux précédentes. L’important c’est qu’aucun règlement national ne vienne entraver les décisions de la direction d’Alstom.

Seul l’Etat est capable de promouvoir et de structurer des programmes industriels fédérant de multiples partenaires. Mais cette approche est proscrite par les règles capitalistes européennes régissant la concurrence. Si il est vrai que la période minimale des programmes de cinq ans rompt avec la logique de rentabilité à court terme, elle rentre en contradiction avec les critères qui privilégient l’accumulation de capitaux au détriment de la création de richesses et qui sont les critères fondamentaux des stratégies des entreprises.

Les propositions du groupe de travail présidé par J.L. BEFFA ne remettent nullement en cause les critères de gestion des groupes industriels qui sont à l’origine de l’insuffisance de la R&D. Les projets partent uniquement des entreprises donc du marché, l’Etat se contentant d’épauler les choix des entreprises.

Ce rapport s’il pointe un des éléments importants dans le nécessaire développement de la recherche comme moteur d’une industrie moderne, n’en est pas moins profondément marqué par les stratégies du capital.

 

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