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C’est
pendant cette guerre impérialiste que nous avons décrite et
dénoncée, et en partie à cause d’elle que se produisit
l’événement le plus important du XXème siècle.
Si, comme nous l’avons dit, le
déclenchement de la première guerre mondiale et l’engagement
des partis sociaux-démocrates dans le chauvinisme ne constitua
pas pour autant la fin du mouvement ouvrier. Dès avant 1914
quelques militants, quelques organisations ont résisté aux délices de l’Union
sacrée. Un parti, le parti Bolchevik russe, animé par Lénine,
se prononça dès le début à la fin contre la guerre. Et
l’enchaînement des événements conduisit à la Grande Révolution
d’Octobre.
La Russie et la
première guerre mondiale
La Russie fut
entraînée dans l’alliance avec la France et la Grande Bretagne
pour deux raisons.
D’abord, les
capitalistes de ces deux pays impérialistes possédaient une
bonne partie des moyens de production industriels de la Russie,
un pays encore massivement rural, mais qui, dans les années
1880 et 1890 avait vu naître une industrie en pleine expansion
et un prolétariat ouvrier. Concentrés dans
et autour des grandes villes, les ouvriers, issus de la
paysannerie, étaient plus de 3 millions dès 1900. Ces ouvriers
devaient travailler douze heures par jour et n’avaient ni le
droit de grève ni celui de former des syndicats.
Ensuite, face à
la puissance militaire allemande, les stratèges politiques
français avaient besoin d’une alliance de revers. La Grande
Bretagne apportait la maîtrise des mers et un point d’appui
dans les zones coloniales mais n’était pas d’une grande utilité
en Europe. C’est pourquoi la diplomatie française, le célèbre
Delcassé notamment, fit les yeux doux au tsar Alexandre III. Le
résultat fut payant. L’armée russe fixa pendant trois ans bon
nombre de divisions allemandes et austro-hongroises, mais avec
d’énormes pertes. Les troupes
russes furent écrasées en 1915 par les Allemands et les
Autrichiens. En 1916, ils passèrent à l’offensive, mais leur
avancée ne compensa pas les reculs précédents.
La Révolution de
février 1917
La misère du peuple et le refus de la guerre
provoquèrent la première révolution, celle de février.
Renversant le tsar dont plus personne ne voulait, les partis
bourgeois s’installèrent au pouvoir. Le
Constitutionnel-Démocrate Milioukov puis le
Socialiste-Révolutionnaire Kerenski furent les principaux
dirigeants des gouvernements successifs qui inclurent dès le
mois de mai des Mencheviks.
Le Soviet de Petrograd, animé
par les Bolcheviks, combattait fermement les options du
gouvernement provisoire réclamant notamment la paix immédiate.
Bientôt la situation devint révolutionnaire : les soldats, las
de la guerre, les paysans avides de réforme agraire et les
ouvriers qui souffraient du chômage étaient gagnés à l’idée de
la prise du pouvoir et du changement de régime.
Le parti bolchevik,
outil de la Révolution
En 1903, au congrès de Bruxelles,
préfigurant ce qui arriva au mouvement ouvrier dans le monde
entier, le POSDR (parti ouvrier social-démocrate de Russie)
s’était scindé en deux tendances : les bolcheviks
(majoritaires), animés par Lénine, qui voulaient que le parti
devienne un parti révolutionnaire, soudé et avant-garde de la
classe ouvrière, et les mencheviks (minoritaires), animés par
Martov et Trotski, qui souhaitaient un parti ouvert à quantité
de courants. Les premiers voulaient accélérer le processus
révolutionnaire et les seconds attendre car ils pensaient que
la Russie ne connaissait pas un développement suffisant pour
rendre possible une révolution prolétarienne.
Les Bolcheviks étaient fort de
l’expérience d’une première révolution, celle de 1905. Réprimée
dans le sang par la police et l’armée tsariste, elle avait
néanmoins connu la constitution des premiers soviets (les
conseils d’ouvriers) et beaucoup de fraternisations entre
soldats et ouvriers. Par ailleurs, les ouvriers du Soviet de
Moscou, animé par les Bolcheviks avaient affronté militairement
et mis un temps en échec la Garde Impériale, l’élite des
troupes fidèles au tsar.
La Révolution
d’octobre 1917
Lénine et le comité central
bolchevik décidèrent de l’insurrection dont l’appel fut diffusé
le 19 octobre (1er novembre dans l’ancien calendrier
grégorien). Dans la nuit du 24 au 25, appuyés par la garnison
de Petrograd et les marins du croiseur Aurora, les
insurgés s’emparèrent du palais d’hiver tandis que Kerenski
fuyait.
Le gouvernement bolchevik décida dès
son entrée en fonction :
— la confiscation des terres de
l’Etat, de l’Eglise et des grands propriétaires ;
— la remise du contrôle des usines
aux ouvriers ;
— un cessez-le-feu immédiat.
Le gouvernement bolchevik signa,
malgré l’opposition de Trotsky, avec les Allemands la paix de
Brest-Litovsk le 3 mars 1918, qui comportait de vastes cessions
territoriales.
Les
suites et la portée d’Octobre 1917
Avant que la révolution ne fût
définitivement victorieuse, il fallut combattre. L’armée rouge,
réorganisée par les Bolcheviks, livra quatre ans (1917 - 1921)
de guerre civile aux Russes blancs, chefs de bandes partisans
des tsars, soutenus par les grands propriétaires terriens et
armés par les grandes puissances capitalistes.
Les impérialistes intervinrent
eux-mêmes lors de la guerre russo-polonaise. Ils ne voulaient
pas d’un pays socialiste.
La Révolution d’Octobre qui a mis à
bas l’un des grands empires et au-delà ébranlé l’ensemble de
l’Humanité. Pour l’essentiel les analyses actuelles,
officielles de cet événement visent à montrer qu’il s’agit d’un
accident de l’histoire. La parenthèse maintenant refermée, il
faudrait vivre pour l’éternité sous le régime de la propriété
privée des moyens de production et d’échange, en clair, il n’y
aurait pas de substitut au système capitaliste. Souvent, les
spécialistes, enfourchant les thèses à la mode sur le caractère
criminel de toute lutte d’émancipation, présentent la
Révolution d’Octobre comme responsable de la mort de millions
d’hommes partout dans le monde exonérant les impérialismes de
toute responsabilité. Pour les anciens partis communistes
ralliés à l’idéologie réformiste, la Révolution d’Octobre est
un échec patent dont « les valises sont lourdes à
porter ». Cette affirmation de l’échec justifie
l’abandon de la lutte de classe et permet de théoriser leur
virage à 90°.
Tout cela est complètement faux. La
révolution dans la Russie tsariste de 1917 trouve
son terreau dans la combinaison de la crise interne propre à
l’empire russe et de la guerre entre les impérialismes
continentaux. Le capitalisme se développe en Russie dans un
pays profondément arriéré et dans le cadre d’un système
politique archaïque qui est à bout de souffle. La révolution de
1905, la répression sauvage qui l’a suivie ont largement entamé
les bases de soutien au système politique y compris dans une
partie des couches intellectuelles et dirigeantes.
La guerre accélère le processus de
décomposition du tsarisme. La révolution est un mécanisme
complexe où la détermination et l’organisation des bolcheviks constituent
l’outil essentiel de sa réussite. Mais, de la guerre
impérialiste à la guerre civile, c’est dans une Russie exsangue
que la révolution triomphe. Dans le même temps, les révolutions
en Europe occidentale, conséquences de la montée du mouvement
ouvrier révolutionnaire et de la guerre, sont écrasées dans un
bain de sang en particulier en Allemagne et en Hongrie. C’est
pourtant en Allemagne ou en France que certains experts du marxisme
attendaient la Révolution. Mais aucun de ces pays ne disposait
alors d’un parti révolutionnaire comme le parti bolchevik,
capable de la conduire.
La victoire de la Révolution, la
création de l’URSS furent des événements décisifs pour les
prolétaires et les peuples du monde entier. Malgré d’immenses
difficultés, l’URSS, à la veille de la seconde guerre mondiale,
atteignait un niveau technique et de production qui rivalisait
avec la plupart des pays occidentaux. Son existence permit la
création et le développement des partis communistes dans le
monde, et, plus tard, les mouvements d’émancipation des peuples
colonisés. Elle a représenté non seulement un espoir immense,
mais la preuve vivante de la possibilité de construire une
autre société, sans classe exploiteuse, une société où personne
n’avait le droit de vivre du sang et de la sueur d’autres
humains en leur accordant une aumône.
De la brume et du sang de la
première guerre mondiale est donc née cette grande révolution
socialiste et son message qui la rend si présente et
universelle : il est possible de construire une société
humaine de l’égalité, de la satisfaction des besoins, sans
classe capitaliste.
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