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16-03-2004
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Les intérêts capitalistes et la recherche
publique |
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Depuis
de nombreuses semaines, la recherche publique est au devant de la scène. Les
personnels manifestent dans la rue, plus de la moitié des directeurs de
laboratoires ont remis leur démission au ministère de tutelle et les journaux
sont remplis d’articles consacrés à cette question. Que se
passe-t-il donc et pourquoi ? Voilà la question que l’on peut se poser légitimement. D’abord les faits :
la recherche publique en France joue un rôle dominant par rapport à toutes
les recherches effectuées et l’Etat en finance l’essentiel. La recherche
publique se divise en trois grands sous ensembles : les établissements
Publics à Caractère Scientifique et Technologique (les EPST : c’est le
cas du Centre National de la Recherche Scientifique [CNRS]), les Universités
et les Etablissements Publics à Caractère Industriel et Commercial (les EPIC :
c’est le cas du Centre à l’Energie Atomique [CEA]. Ces trois sous-ensembles
ne sont pas étanches. Ainsi près de 80% des chercheurs du CNRS travaillent
dans des laboratoires universitaires. Beaucoup de ces établissements
se sont développés à partir d’une volonté politique forte de donner à la
France une base scientifique et technique assurant son indépendance et sa
capacité à peser comme nation majeure. De la libération aux premières années
de la 5ème République, cette volonté politique nous a permis de maîtriser
de nombreuses technologies (spatiales, énergétiques, aéronautiques, télécommunications,
agroalimentaires…) qui fondent aujourd’hui nos capacités agricoles,
industrielles, de services et de formation des hommes. Nous sommes donc bien
loin de la caricature d’une recherche enfermée dans ses laboratoires et coupée
de la vie. Qu’est-ce
qui détermine le mouvement actuel ? Pour tenter de répondre à
cette question, il est nécessaire de faire un peu d’histoire et de décrire la
situation concrète que vivent les personnels de la recherche et de l’Université. Depuis les années 1958, l’exigence
d’une reconnaissance des métiers de la recherche par un statut (l’ensemble
des personnels de la recherche étaient alors agents contractuels de l’Etat),
et puisqu’il s’agissait de recherche publique par un statut de fonctionnaire
d’Etat, a été au cœur des revendications de ces catégories, y compris des ingénieurs
et techniciens qui ne l’oublions pas sont un pilier du système en ce que
leurs compétences permettent la maîtrise d’équipements de plus en plus
complexes. Des centaines de pétitions, de manifestations ont ponctué le temps
qui nous a conduit à cette reconnaissance en 1984. Nous reviendrons sur ce
point plus en détail, mais d’abord examinons les raisons qui ont poussé à l’exigence
d’un statut de fonctionnaire. Il y avait bien sûr des raisons matérielles
comme la sécurité d’emploi, le calcul des retraites…). Il y avait aussi des
raisons liées à la nature même des professions concernées et en premier lieu
celle d’une relative indépendance intellectuelle, car le statut de la
fonction publique s’il comporte des devoirs comporte aussi des droits
individuels et collectifs. Cette indépendance est nécessaire pour développer
des recherches qui ne se limitent pas aux programmes étroitement finalisés
(par les objectifs politiques et économiques du moment). C’est sur la base de ces
arguments et après une lutte de plusieurs années que les organisations
syndicales ont entamé en 1981 une négociation visant à la titularisation des
personnels de la recherche publique (notons qu’à l’Université les Maîtres de
Conférences et les professeurs étaient déjà titulaires). Seuls les assistants
étaient contractuels). Il faut rappeler que cela a été une dure lutte tant
les oppositions furent vives du côté du gouvernement de l’époque dont J.P. Chevènement
était le ministre en charge de la recherche. Enfin en 1984, les personnels
furent titularisés. Ils avaient le choix de rester contractuels. La
titularisation fut plébiscitée ! Pendant une courte période,
la Loi d’Orientation et de Programmation de la Recherche apporta
incontestablement, en terme d’emplois et de moyens, des possibilités de développement
de la recherche publique. Rapidement le tournant de la « rigueur »
mis un terme à cette courte période. Dès ce moment, le statut
nouvellement acquis fut l’objet d’une campagne pour le décrédibiliser. Des
mesures furent prises progressivement pour réduire la part prise par les
chercheurs dans la définition des orientations scientifiques, des mécanismes
nouveaux de financements contractuels furent mis en place et les entreprises
bénéficièrent encore plus de cadeaux fiscaux au titre de la recherche, sans
le moindre contrôle. D’un gouvernement à l’autre, la même orientation
politique affaiblissait les capacités de la recherche publique en terme de moyens
et de postes de titulaires quand grandissait à côté la précarité (création
des post-doctorants…) et les financements contractuels nationaux et européens.
Au long de ce processus, il y a eu lutte, mais sans que pour autant des résultats
sensibles inversant la tendance soient acquis. La réalité que nous
vivons aujourd’hui est le produit de cette politique à l’échelle européenne.
Elle résulte du contenu du traité de Maastricht. Elle a été formalisée par le
sommet de Lisbonne consacré à la recherche et l’Université, où, d’un commun
accord, JOSPIN et CHIRAC ont porté cette politique sur les fonds baptismaux. Les conséquences de cette
politique se font rudement sentir. Les plus jeunes en sont les premières
victimes. Pour rentrer dans la recherche où à l’Université c’est un véritable
parcours du combattant qui est imposé. Ainsi, le doctorant (Baccalauréat plus
cinq années d’études supérieures), quand il est salarié (ce qui est loin d’être
le cas pour tous en particulier dans les sciences sociales et humaines)
touche à peine le SMIC. Pour être embauché, il devra encore réaliser sa thèse
(bac+8) puis faire une, deux ou trois années de stages plus ou moins rémunérés
(post-doctorat). S’il arrive à avoir un poste ensuite, il sera embauché à
1600 euros vers 30/35 ans ! Il est facile de comprendre dans ces
conditions que l’annonce de la suppression de 550 postes de titulaires mis au
concours pour les remplacer par 550 contrats à durée déterminée (3 ans
renouvelable une fois) ait mis le feu aux poudres ! Dans le même temps
la baisse des crédits réguliers, la chasse permanente aux contrats, la
multiplication des tâches administratives ont fini par excéder les plus
anciens qui doivent jour après jour comme on dit « faire tourner la
boutique ». Voilà les vrais raisons de la colère. Pourtant il est de bon
ton aujourd’hui d’affirmer que la recherche française est en crise, sans
jamais nommer les responsabilités. De nombreux docteurs se penchent sur le
problème. Beaucoup déclarent que la maladie a pour cause le statut des
personnels, le service public, son organisation et ses missions, d’autres que
le gouvernement, la droite et le patronat n’aiment pas la recherche, d’autres,
encore déclarent que le cadre national est obsolète et ne jurent que par l’Europe.
Il est significatif par exemple que parmi les initiateurs de la pétition « sauvons
la recherche »il en est qui ne voient d’issue que dans une politique
supranationale et qui justifient la précarité. N’y
a-t-il pas là une approche purement idéologique visant à servir les intérêts
immédiats du capital et des forces politiques à son service. L’essence de la
crise est plus profonde, elle s’inscrit dans les mécanismes même de l’accumulation
et de l’exploitation capitaliste dans ses formes modernes. Le capitalisme et l’impérialisme
ont besoin de recherche et de connaissances ne serait-ce que pour asseoir
leur domination par la force, mais aussi pour exploiter de nouvelles
ressources, réaliser des innovations qui permettent de conquérir de nouveaux
marchés. Dans le processus de développement du système capitaliste à l’échelle
du monde, ce besoin est encore plus fort. Ce d’autant que la production de
valeur, de plus value et sa réalisation par le marché intègrent un haut
niveau de connaissances scientifiques et techniques. Cette réalité : le
besoin de recherche et de connaissances vaut pour le système de production
capitaliste qui est l’unité contradictoire du capital et du travail dans la
production de valeur, elle est donc un enjeu de classe. Ainsi les questions
de fond sont bien la nature de la socialisation des investissements dans la
recherche et leur contrôle. Compte tenu des masses de capitaux nécessaires à
investir pour tenir une place dans la compétition capitaliste et du caractère
aléatoire des profits engendrés, ce sont les Etats qui concourent pour l’essentiel
au financement de la recherche. C’est vrai partout dans le monde y compris
aux Etats Unis même si en apparence les entreprises participent plus au
financement de la recherche : en apparence car beaucoup des fonds
investis le sont grâce à des aides publiques directes ou indirectes
(programmes militaires, exonérations fiscales…). Dans ces conditions de
socialisation des investissements, les forces capitalistes dominantes doivent
s’assurer à leur profit de l’orientation des recherches, du contrôle des résultats
dans le cadre d’une division internationale du travail, de la production et
peut-être même de la recherche, par des mécanismes directs ou indirects : v En participant aux
programmes et en les inspirants à l’échelle nationale et européenne. Elles
ont ainsi directement dicté les orientations du sixième programme
communautaire de recherche et développement européen. v En plaçant ses hommes à
des postes clés. Dans ces conditions, tout
ce qui représente un obstacle à ce contrôle doit être éliminé. C’est le cas
du statut des personnels et d’établissements où les personnels jouent encore
un rôle dans la définition des orientations. C’est le sens de la politique en
cours visant à liquider à terme le statut de titulaire pour le remplacer par
des contrats à durée déterminée (y compris dans l’Université avec le développement
des Attachés Temporaires d’Enseignement et de Recherche [ATER], des chargés
de cours et des embauches de techniciens et ingénieurs contractuels, et avec
l’externalisation d’un certain nombre de services). C’est le sens de la manœuvre
visant à se servir du mécontentement légitime pour justifier une réforme du
Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) liquidant les acquis démocratiques. Quelles
forces concourent à ces tranformations exigées par les forces du capital ? Certains nous répondent
la droite et son gouvernement RAFFARIN. C’est vrai, mais ce n’est pas tout.
Il y a en fait l’établissement d’un consensus beaucoup plus large. Par
exemple : au CNRS le projet de réforme dont le préambule donne l’orientation :
« l’Europe est l’espace où se joue l’avenir de la recherche française. C’est
clairement à l’échelle de l’Union européenne et du continent entier, et non à
celle de l’hexagone, que se joue la place de la recherche française[…]. Le
CNRS se doit de jouer un rôle moteur dans la construction de l’espace européen
de la recherche. » et plus loin : « L’Europe et les régions
sont les espaces où se joue l’avenir de la recherche française ». Tout est dit et tout se décline
à partir de là. Mais qui sont les auteurs de ces lignes ? Le Directeur général
du CNRS nommé par le gouvernement pour mettre en œuvre sa politique et le
Président du Conseil d’administration, très proche du Parti Socialiste et de
la CFDT. Cela n’a rien de surprenant puisque JOSPIN et CHIRAC au sommet européen
de Lisbonne ont lancé cette politique. Que dire alors du PCF qui
signe avec le PS un communiqué commun pour soutenir les personnels de la
recherche ? Rien d’autre que de dire qu’il s’agit de se servir du
mouvement social pour se refaire un lifting d’opposant. Il n’y a rien à attendre
de ce côté là. Mais ce constat ne doit pas nous limiter dans notre engagement
à soutenir la lutte des personnels à aider à son organisation en y faisant
grandir l’idée que c’est à la politique du capital qu’il faut s’affronter. La politique de la
recherche et la politique universitaire (nous reviendrons ultérieurement sur
le sens de la politique d’autonomie des universités, sur la réforme du statut
des enseignants…) ne sont pas seulement l’affaire des personnels qui y
travaillent. Ce sont des enjeux de classe. Ils
concernent en premier chef la classe ouvrière et les salariés. Leur
intervention, à partir des besoins de la production et des besoins sociaux
doit peser pour arracher au capital l’hégémonie sur la connaissance. Cela ne peut se faire que
par l’existence d’un parti révolutionnaire. C’est à quoi nous nous employons
en bâtissant notre parti « COMMUNISTES » Michel
GRUSELLE, responsable de la cellule Université Recherche de « COMMUNISTES » Paris
http://www.sitecommunistes.org
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