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21/03/2008
A
propos de la laïcité
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1. L’idéologie dominante en marche On nous ballade. La télé et les autres media
nous distillent des informations telles que les vraies questions ne soient
jamais abordées : ainsi des multiples grèves pour l’augmentation des salaires
ont lieu dans le pays dont on en dit trois mots en page intérieure ou au
milieu de deux faits divers. Personne ne parle, bien sûr de la nécessité
d’une hausse générale de ces salaires. On daigne nous informer rapidement d’une
manifestation des retraités dont les pensions sont ridicules, mais on ne nous
dit pas un mot de la casse des retraites qui en est responsable. La une est occupée par des déclarations du
Sarkozy ou de son gouvernement. Et pour qu’on ne se lasse pas, ça change tous
les trois ou quatre jours : cela va de l’enquête pour savoir qui est
responsable de la hausse des prix (ils n’ont toujours pas trouvé) en passant
par les sectes, la soi-disant baisse du chômage, le président au salon de
l’agriculture ou encore la guéguerre interne au patronat. Les dernières
semaines ont vu l’alternance entre des sujets consensuels (le MEDEF ou la
hausse des prix) et d’autres où il était de bon ton d’insister sur une
différence entre la droite et la gauche. 2. Sarkozy et la religion Sarkozy a commis plusieurs déclarations à la
gloire de Dieu et des religions ;
dans l’une d’elles, il expliquait que le curé et le pasteur étaient
mieux placés que l’instituteur pour faire connaître le bien et le mal aux
élèves à cause de leur spiritualité. Ce sujet-là n’a pas été choisi seulement pour
trouver une différence droite gauche qui est par ailleurs artificielle. C’est
un thème récurrent chez notre président, qui reviendra forcément. Sarkozy
sait que la société capitaliste est de plus en plus insupportable pour les
ouvriers et tous les salariés, les retraités, les chômeurs... Pour éviter que
ça craque, la bourgeoisie, comme les autres classes dominantes avant elle,
s’est toujours servie de la religion. Celle-ci est bien utile pour empêcher
la révolte contre l’ordre établi. La bourgeoisie en a aujourd’hui encore plus
besoin qu’auparavant, là est l’explication profonde des paroles et des écrits
de Sarkozy. 3. Une position de toujours de la bourgeoisie A partir des années 1830 où leur pouvoir
était désormais assuré, l’aristocratie étant complètement vaincue, les
bourgeois français, incroyants et libertins, se remirent à la religion, ils
avaient besoin de cet opium du peuple pour asservir les classes dominées. Ils
n’avaient combattu l’Eglise catholique que tant qu’elle les dominait et
qu’elle était au service de la noblesse. Désormais, elle était au leur. Voici
ce qu’en dit Engels : « L’un après l’autre, les esprits forts adoptèrent
les dehors de la piété, parlèrent avec respect de l’Eglise, de ses dogmes, de
ses rites et en observèrent eux-mêmes le minimum qu’il était impossible
d’éviter. La bourgeoisie française fit maigre le vendredi... Ils s’étaient
fourvoyés avec leur matérialisme. Il faut conserver une religion pour le
peuple — elle seule peut sauver la société d’une ruine totale. » Depuis les débuts du capitalisme, de nombreux
moyens ont été utilisés pour sauver l’Etat et la société, pour empêcher la
marmite d’exploser, qu’ils soient répressifs ou idéologiques. Aujourd’hui, le
pouvoir en utilise encore beaucoup : la limitation du droit de grève, la
«police de proximité», l’école, le dialogue social avec des directions
syndicales définitivement gagnées aux vertus de la société bourgeoise, etc...
Mais le moyen le plus efficace d’intégrer le peuple à la société, de lui
faire accepter sa place et ses souffrances, reste la religion. Voici quelques
mots de Napoléon Bonaparte, dont Sarkozy s’inspire assez souvent, qui
illustrent cette vérité : « La société ne peut exister sans l’inégalité
des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion.
Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est
impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas une autorité qui lui
dise : Dieu le veut ainsi ; il faut qu’il y ait des riches et des pauvres,
dans le monde, mais, ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera
autrement. » Pour compléter la panoplie, citons l’un des
ultra-réactionnaires d’alors, ennemi de Bonaparte et fervent soutien des
rois, l’écrivain Chateaubriand dans ses "Mémoires d’outre-tombe"
: « Un Etat politique où des individus ont des millions de revenus tandis
que d’autres individus meurent de faim peut-il subsister quand la religion
n’est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le
sacrifice ? » Sarkozy n’a donc, en quelque sorte, pas le
choix. Il doit appuyer à fond sur le bouton "religion" s’il veut
éviter la révolte. Il ne fait rien d’autre que cela. 4. Des syndicalistes au secours de la Vème République Mais, les bonnes âmes de gauche ne voient pas
les choses ainsi. Si elles attaquent fortement le président dans ce domaine,
ce n’est pas du tout pour ces raisons-là. Pour décortiquer leur raisonnement,
il est possible de s’appuyer sur un éditorial de Luc Bérille, secrétaire
général du SE-UNSA, le deuxième syndicat de l’enseignement. Cet éminent
syndicaliste cite Sarkozy à deux reprises, dans son livre sur la République
et les religions en 2004, et dans son discours de Rome en 2007. Les deux
fois, le président y va de son couplet sur l’intérêt pour la République qu’il
existe une réflexion morale inspirée des convictions religieuses. Qu’en
conclut Luc Bérille ? Que la religion sert Sarkozy et tous les tenants du
capitalisme et qu’il serait logique que la critique lui réponde sur le fond ?
Que nenni ! Voici ce qu’il tire des deux citations : « Légitime en 2004
pour s’exprimer à titre personnel, Monsieur Sarkozy ne l’est plus en 2007,
comme président de la République parlant au nom des Français. » C’est
donc en défenseur de la Vème République et de ses institutions que se place
le syndicaliste enseignant. Il ne critique pas Sarkozy sur le fond pour la
bonne et simple raison qu’il ne désire pas plus que lui s’attaquer à la société
capitaliste. Ce n’est pas un acte isolé. Une pétition dont
une officine laïque, la "Ligue de l’enseignement" est à l’origine,
signée par toutes les organisations syndicales enseignantes ou presque
commence par une référence au préambule de la constitution de la Vème
République. Il est reproché à Sarkozy de mordre le trait de cette constitution
ultra-réactionnaire que ses ancêtres politiques ont créée. Ce qui est dangereux, plus que les paroles de
Sarkozy, ce sont ses actes, sa politique au service du capital. Dans ce
domaine, effectivement nous nous inquiétons du rôle accru qu’il veut faire
jouer aux religions. Mais ce n’est pas en se réclamant de la Vème République,
en ne s’en prenant pas au système et surtout à la classe dominante qui a
besoin des religions, celle des capitalistes, que l’on combattra réellement
et efficacement Sarkozy. Il faut rappeler en outre que ce n’est pas nouveau,
qu’il dit tout haut des choses qui se faisaient mais ne se disaient pas, car
le rapport des forces le lui permet. Nous sommes en plein dans le cynisme du
temps, cela rappelle le MEDEF affirmant haut et fort que l’entreprise a pour
rôle de faire du profit pour les actionnaires. Et quel climat idéologique
fait que Sarkozy ou Parisot puisse se permettre de dire de telles choses ?
Celui dans lequel tous les hommes politiques de droite comme de gauche sont
ralliés au système. 5. Une étude du concept de laïcité Ce qui choque Bérille, notre syndicaliste
bien assis dans les fauteuils du capitalisme, c’est l’atteinte à la laïcité.
Sarkozy a déclaré en 2007 que la morale religieuse était, pour une société de
liberté, supérieure à la morale laïque. Bérille répond : « A ce titre, la
gradation entre les morales, le classement entre les citoyens qui en découle,
sont inadmissibles et dangereux. Depuis 1905, les Eglises et l’Etat sont
séparés. La loi, en garantissant la liberté de conscience, a fait émerger la
transcendance du choix personnel quant aux options métaphysiques. En n’en
choisissant aucune, le République a créé une espèce d’égalité entre elles. » «Communistes» est bien
sûr, favorable à la séparation des Eglises et de l’Etat. Nous savons que, de
ce point de vue, la France est un cas à part dans l’Union européenne. Partout
ailleurs les choses sont beaucoup moins claires, ainsi, par exemple, les
salles de classe de Bavière sont ornées de crucifix, sans parler de celle de
Pologne depuis le retour du capitalisme. On se souvient aussi que les
rédacteurs du projet de constitution européenne avaient tenté de glisser dans
le préambule une référence au judéo-christianisme qui serait, à les croire,
la substantifique moelle de notre héritage culturel commun (si tant est qu’il
y en ait un). Pour autant, si la situation française est
plus intéressante que celle des autres pays de l’UE, il faut pointer les
limites de cette laïcité dont la gauche nous vante les mérites "urbi et
orbi". 6. Les conditions historiques de l’invention de la laïcité en France Ce concept s’illustra pour la première fois
avec la création, à l’initiative de Jules Ferry, de l’école publique,
gratuite, laïque et obligatoire. Dans notre histoire, l’Eglise catholique a
toujours eu un train de retard. Elle s’est toujours trouvée dans le camp des
plus réactionnaires. Ainsi, au tournant des années 1870 et 1880, lorsque la
République eut définitivement triomphé, ce sont les hommes de la bourgeoisie
industrielle, comme Gambetta, Ferry et, avant eux, Thiers, qui se sont
installés au pouvoir. Ils ont
chassé la bourgeoisie terrienne, qui était au pouvoir sous Louis-Philippe, en
partie sous Napoléon III et avait joué son dernier coup dans les années 70.
L’Eglise, toujours très réactionnaire, était aux mains de cette bourgeoisie
terrienne. C’est sa morale, ses idées que l’on enseignait alors dans les écoles.
Ferry et les siens voulaient enseigner leur propre message à la place. Un
message d’union des classes sociales, qui niait la lutte des classes, et un
message valorisant le progrès scientifique, présenté par les positivistes,
qui inspiraient Ferry, comme une sorte de nouveau sauveur suprême remplaçant
Dieu. D’ailleurs, en même temps qu’il supprimait la mainmise de l’Eglise
catholique sur l’Ecole, Ferry mettait fin, du même coup, aux écoles du
mouvement ouvrier, mises en place depuis le milieu du siècle sur les lieux de
travail, dont le contenu de l’enseignement, expliquant la lutte des classes,
était radicalement différent de celui qui fut installé en 1885. Le combat se poursuivit, porté
essentiellement ensuite par le parti radical. Ce mouvement politique
représentait la petite bourgeoisie, essentiellement rurale, et les classes
moyennes. Il mena un combat acharné contre l’Eglise catholique, qui, comme à
l’habitude, soutenait la réaction. La plupart des prélats prirent position
contre Dreyfus, certains soutenaient le parti monarchique, encore puissant
jusqu’aux débuts du XXème siècle. Les radicaux finirent par triompher,
notamment avec la loi de 1905. Leur morale laïque remplaçait définitivement
la morale catholique, dans l’Etat comme dans l’Ecole. La gauche l’emportait, mettant fin à des
siècles d’obscurantisme, mais, pas plus que l’Eglise vaincue, l’Etat radical
vainqueur ne souhaitait s’en prendre au pouvoir de la bourgeoisie. Au
contraire, même, il était évident pour une bonne partie des capitalistes que,
l’Eglise étant un véritable repoussoir pour les classes populaires, le
radicalisme servait bien mieux leurs intérêts. Nous touchons là la limite historique de la
laïcité et même de la libre pensée. Si elles représentent un progrès par
rapport à l’obscurantisme de la religion catholique, elles ne proposent pas
l’émancipation réelle, elles ne sont pas dans le camp de la classe ouvrière
contre celui de la bourgeoisie. 7. La liberté de conscience Voilà ce dont se réclament tous nos fervents
de la laïcité. Notons d’abord que cette liberté s’arrête à celle de choisir
sa religion ou de ne pas en avoir. Nul d’entre eux ne semble se battre pour
que le droit de penser un mode débarrassé de l’exploitation, un monde sans la
propriété privée des moyens de production, soit reconnu en France. Il est
quasiment interdit, médiatiquement parlant, d’être pour Cuba socialiste, ou
même pour Chavez; il est presque criminel de dire la vérité sur l’Etat colonial et oppresseur d’Israël
: aucun des partisans de la laïcité, révoltés par les propos de Sarkozy
n’émet une seule critique à ce sujet. Mais, plus largement, il faut revenir sur le
concept de "liberté de conscience". Il paraît aujourd’hui évident
que, du temps de la monarchie de droit divin, il était impossible d’avoir
cette liberté. On brûlait les hérétiques et les incroyants. Ce temps-là est
certes terminé et oublié. Néanmoins, peut-on dire que les hommes, dans une
société où l’idéologie dominante est aussi présente, possèdent vraiment le
libre arbitre ? L’Etat est aux mains de la bourgeoisie, il
utilise tous les moyens dont il dispose pour faire pénétrer à l’intérieur des
têtes les idées qui le servent, en matière de religion comme dans d’autres
domaines. D’autres moyens de pression existent qui distillent leur idéologie,
ne serait-ce que les Eglises diverses. L’exemple du voile islamique est probant.
Certains disent que c’est le choix des femmes de le mettre et, effectivement,
certaines croient décider toutes seules de s’affubler de ce symbole
rabaissant. Mais alors, qu’est-ce qui explique que ce choix soit le fait de
bien plus de femmes aujourd’hui que dans les années 70 par exemple ?
Qu’est-ce qui explique qu’il y en ait beaucoup plus dans l’Irak occupé par
les Américains d’aujourd’hui que dans celui de Saddam Hussein ? dans la
France de Chirac et Sarkozy que dans l’Algérie de Boumediene ? C’est qu’en
réalité, le libre arbitre n’existe pas dans la société capitaliste, surtout
en ce moment où elle a besoin des religions. Croire à la liberté de conscience dans la
France d’aujourd’hui, c’est comme croire que nous vivons en démocratie, dans
une société de liberté, où il n’y aurait pas une classe dominante qui opprime
les dominés ; c’est croire à la liberté de la presse, alors que, comme le
disait Lénine, « La liberté de la presse est une
duperie tant que les meilleures imprimeries et les plus gros stocks de papier
sont accaparés par les capitalistes, tant que demeure le pouvoir du capital sur la presse... Les
capitalistes qualifient de liberté de la presse la liberté d’utiliser leurs
richesses pour fabriquer et falsifier ce qu’on appelle l’opinion publique.
» Il
s’agit d’un leurre. La bataille des gens de gauche et des syndicalistes
laïques s’appuie donc sur un leurre. 8. Morale religieuse et morale laïque Evoquons, pour terminer, le concept de
morale. D’après le Robert, la morale est : « 1. La science du bien et du mal
; théorie de l’action humaine soumise au devoir, et qui a pour but le bien.
2. L’ensemble des règles de conduite considérées comme valables, de façon
absolue. » Existe-t-il réellement des règles conduites
considérées comme valables par tous ? N’ y a-t-il pas plutôt des règles
fixées par la classe dominante en France, par l’impérialisme à l’échelle de
la planète ? Et la bourgeoisie française ne cherche-t-elle pas à faire passer
ces règles comme universelles ? Un seul exemple : la liberté d’exploiter est
considérée comme une de ces valeurs, au contraire, prôner la résistance de
classe, expliquer le fonctionnement du monde actuel par la lutte des classes
sont autant de valeurs condamnées par les lois de beaucoup d’Etats
capitalistes en Europe comme ailleurs. 9. En guise de conclusion
La lutte ne peut être que générale et non
concentrée sur la morale. C’est pour défendre la société capitaliste que
Sarkozy fait appel à la morale chrétienne et que Bérille préfère la morale
laïque. Seule la lutte tous azimuts contre le système permettra de faire
reculer ceux qui veulent nous enfoncer durablement dans la misère en nous
laissant comme drogue la religion afin de supporter notre malheur.
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