N° 955 11/12/2025 La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d'Amérique est désormais publique1.
Dès son introduction ce document fixe les objectifs des États-Unis, dans un monde dominé par des rapports de production capitaliste formant un système impérialiste au sens ou l'a décrit V. I. Lénine2. Ces objectifs sont d'une grande clarté : continuer à être la puissance dominante au sein de l'impérialisme quand s'y dessinent de nouveaux rapports de force, pour :" que les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir".
Cet objectif fondamental s'accompagne d'une critique des stratégies et des politiques menées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, montrant à la fois l'effritement de la puissance états-unienne dans un monde où le développement capitalisme particulièrement dynamique de l'Asie conduit à un déplacement des affrontements au sein de l'impérialisme dans la zone Asie-Pacifique. Le texte souligne également l'impossibilité d'assurer en même temps la suprématie mondiale et l'état social tandis que la base industrielle était affaiblie par une intégration dans la mondialisation capitaliste : " Nos élites se sont gravement trompées sur la volonté des États-Unis d’assumer indéfiniment des responsabilités mondiales que le peuple américain ne considérait pas comme liées à l’intérêt national. Elles ont surestimé la capacité des États-Unis à financer simultanément un État providence, réglementaire et administratif massif, ainsi qu’un complexe militaire, diplomatique, de renseignement et d’aide étrangère tout aussi massif. Elles ont choisi de façon extrêmement erronée et destructrice de parier sur le mondialisme et le soi-disant « libre-échange », qui ont vidé de leur substance la classe moyenne et la base industrielle sur lesquelles reposent la prééminence économique et militaire des États-Unis."
Face à ce constat de l'affaiblissement relatif des États-Unis, la question posée est celle de l'adaptation de la stratégie à cette nouvelle situation :
"Les questions qui se posent à nous sont les suivantes : 1) Que doivent vouloir les États-Unis ? 2) De quels moyens disposons-nous pour y parvenir ? et 3) Comment pouvons-nous relier les fins et les moyens dans une Stratégie de Sécurité Nationale viable ?"
La réponse à ces questions se traduit ainsi dans le document par les objectifs suivants :
- un contrôle total des frontières afin de maîtriser l'immigration
- posséder l'armée la plus puissante du monde, y compris dans son versant nucléaire
- posséder l’économie la plus forte, la plus dynamique, la plus innovante et la plus avancée au monde, sur la base industrielle la plus solide au monde
- rester le pays le plus avancé en matière de recherche et de technologie
- avoir une démographie dynamique sur la base de la famille traditionnelle
Du point de vue de l'action des États-Unis dans le monde, il s'agit pour mettre en œuvre ces objectifs d' :
- " assurer que l’hémisphère occidental reste suffisamment stable et bien gouverné"
- "mettre fin et inverser les dommages continus que des acteurs étrangers infligent à l’économie américaine tout en maintenant la liberté et l’ouverture de la région indo-pacifique, en préservant la liberté de navigation dans toutes les voies maritimes cruciales et en maintenant des chaînes d’approvisionnement sûres et fiables ainsi que l’accès aux matériaux essentiels."
- "aider nos alliés à préserver la liberté et la sécurité de l’Europe"
- "empêcher une puissance hostile de dominer le Moyen-Orient, ses réserves de pétrole et de gaz"
- "assurer que la technologie et les normes américaines, en particulier dans les domaines de l’IA, des biotechnologies et de l’informatique quantique, font progresser le monde."
Le document interroge ensuite sur les moyens dont dispose l’Amérique dans le but d’obtenir ce qu’elle veut ?
Après avoir décrit les atouts dont disposent les États-Unis, au plan politique, économique, des ressources, scientifique et technologique, militaire et financier, le document insiste sur la nécessité de reindustrialiser le pays pour : " contrôler nos propres chaînes d’approvisionnement et capacités de production."
- La stratégie préconisée s'appuie sur le constat des points forts des États-Unis, partant du principe suivant: " Les intérêts fondamentaux des États-Unis en matière de sécurité nationale doivent être notre priorité. " Cette affirmation n'a rien de surprenant, nous écrivons régulièrement que les États capitalistes formant le système impérialiste n'ont ni ennemi, ni ami, ils ont des inérêts3 ! les affrontements au sein de l'impérialisme sont le résultat de ces intérêts divergents pour le contrôle des matières premières, des voies de communications, des avancées scientifiques et techniques et de la force de travail. Cette priorité des intérêts fondamentaux passe par :
- la force: " la meilleure arme de dissuasion ".
- le " non-interventionnisme", ce qui n'empêche pas une intervention "justifiée"
- "de bonnes relations et des relations commerciales pacifiques avec les nations du monde sans leur imposer des changements démocratiques ou sociaux qui diffèrent largement de leurs traditions et de leur histoire."
- l'existence des États nations doit rester : "L’unité politique fondamentale du monde"
- la prévention de l'érosion des [États-Unis] par les organisations transnationales et internationales
- Un équilibre des pouvoirs : "Les États-Unis ne peuvent permettre à aucune nation de devenir si dominante qu’elle puisse menacer nos intérêts. Nous travaillerons avec nos alliés et partenaires pour maintenir l’équilibre des pouvoirs au niveau mondial et régional afin d’empêcher l’émergence d’adversaires dominants. Tout comme les États-Unis rejettent le concept funeste de domination mondiale pour eux-mêmes, nous devons empêcher la domination mondiale, et dans certains cas même régionale, d’autres pays." Ceci à pour conséquence, l'exigence faite aux alliés de consacrer une part plus importante de leur PIB à la défense. Ainsi, est renouvelée cette exigence pour les pays de l'OTAN de : " à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et que nos alliés de l’OTAN ont approuvé et doivent désormais respecter."
- Les objectifs de paix sont décrits comme un moyen : " d’accroître la stabilité, de renforcer l’influence mondiale des États-Unis, de réaligner les pays et les régions sur nos intérêts et d’ouvrir de nouveaux marchés."
La sécurité économique des États-Unis est décrite comme une nécessité
Elle passe par la priorité au rééquilibrage des relations commerciales et à la réindustrialisation:
- à la réduction des déficits commerciaux, à la lutte contre les barrières à leurs exportations et à la fin du dumping et autres pratiques anticoncurrentielles nuisant aux industries et aux travailleurs américains.
- La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels, ce qui : " nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels tout en luttant contre les pratiques économiques prédatrices."
- La Relance de la base industrielle de défense: " Une armée forte et compétente ne peut exister sans une base industrielle de défense forte et compétente." cette relance doit s'appuyer sur une domination énergétique avec la relance forte des énergies fossiles dont disposent les États-Unis.
Pour arriver à leur fin, les États-Unis réaffirment et appliqueront la doctrine Monroe4 afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental en vue de protéger leur territoire et leur accès à des zones géographiques clés dans toute la région. Autant dire que l'Amérique du Nord au Sud est bien la chasse gardée des États-Unis ! Cette réaffirmation d'une domination dans l'hémisphère occidental, s'accompagne d'une remarque sur le fait que d'autres puissances capitalistes y ont fait des percées et tout particulièrement la Chine : " Des concurrents de l’autre hémisphère ont fait des percées importantes dans le nôtre, à la fois pour nous désavantager économiquement dans le présent et d’une manière qui pourrait nous nuire stratégiquement à l’avenir. Permettre ces incursions sans riposte sérieuse est une autre grande erreur stratégique américaine de ces dernières décennies." Cependant la tâche s'annonce ardue : " Certaines influences étrangères seront difficiles à inverser, compte tenu des alignements politiques entre certains gouvernements latino-américains et certains acteurs étrangers. "
Mais l'Asie est bien la question qui domine les questions stratégiques. Le titre du chapitre est évocateur : " Asie : gagner l’avenir économique, prévenir les affrontements militaires."
Le texte fait le constat comme quoi les enjeux majeurs aujourd'hui au sein de l'impérialisme sont bien en Asie : " La région indo-pacifique représente déjà près de la moitié du PIB mondial en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA) et un tiers en termes de PIB nominal. Cette part est appelée à augmenter au cours du XXIe siècle. Cela signifie que la région indo-pacifique est déjà et restera l’un des principaux terrains d’affrontement économique et géopolitique du siècle à venir."
Le texte justifie alors la politique mise en œuvre de rééquilibrage des échanges avec la Chine : " Le commerce avec la Chine doit être équilibré et axé sur des facteurs non critiques." Après avoir souligné les griefs adressés à la Chine, le texte énumère les avantages des États-Unis, mais souligne aussi le renforcement des alliances avec l'Australie, le Japon et l'Inde (le quad5) et se termine par : " Ce faisant, nous devons viser à rétablir un équilibre militaire favorable aux États-Unis et à nos alliés dans la région. ", ce qui a tout à voir avec une préparation d'affrontement militaire dans la région !
A propos deTaïwan, si les Étas-Unis réaffirment qu'ils ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan, Ils affirment qu' : " un équilibre militaire conventionnel favorable reste un élément essentiel de la concurrence stratégique. A juste titre, l’attention se concentre beaucoup sur Taïwan, en partie en raison de la domination de Taïwan dans la production de semi-conducteurs, mais surtout parce que Taïwan offre un accès direct à la deuxième chaîne d’îles et divise l’Asie du Nord-Est et du Sud-Est en deux théâtres distincts."
En ce qui concerne l'Europe le document souligne le déclin significatif de l'Europe : " L’Europe continentale a perdu des parts du PIB mondial, passant de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui ". Au-delà de ce constat, le déclin de l'Europe est décrit comme celui d'un effacement civilisationnel : " Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi."
Ce passage a fait beaucoup réagir, quoique modérément, les dirigeants, européens y ont vu une atteinte à leur dignité démocratique quand les mêmes dirigeants, en alignant les pays de l’Europe sur les États-Unis depuis des décennies, en participant à l'OTAN pacte militaire dominé par les États-Unis ont mis leurs pays à la remorque, le transformant en vassaux de l'Oncle Sam !
Le document développe assez longuement les relations de l'UE et des pays la composant, faisant observer l'affaiblissement des liens avec la Russie et le fait que cette dernière n'est pas en capacité de les dominer : " Les alliés européens jouissent d’un avantage significatif en matière de puissance dure par rapport à la Russie dans presque tous les domaines, à l’exception des armes nucléaires. À la suite de la guerre menée par la Russie en Ukraine, les relations entre l’Europe et la Russie sont désormais profondément affaiblies, et de nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle. La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens."
Tel le texte le montre : la guerre en Ukraine et sa persistance ont des effets néfastes concernant l'Europe et il est temps de sortir de cette situation : " La guerre en Ukraine a eu pour effet pervers d’accroître les dépendances extérieures de l’Europe, en particulier de l’Allemagne. Aujourd’hui, les entreprises chimiques allemandes construisent certaines des plus grandes usines de transformation au monde en Chine, lesquelles utilisent du gaz russe que les Allemands ne peuvent6 obtenir chez eux. L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition."
Au sujet du Moyen-Orient, le document souligne que cette région n'a plus la même importance stratégique que par le passé : " l’époque où le Moyen-Orient dominait la politique étrangère américaine, tant dans la planification à long terme que dans l’exécution quotidienne, est heureusement révolue, non pas parce que le Moyen-Orient n’a plus d’importance, mais parce qu’il n’est plus la source constante d’irritation et de catastrophe imminente qu’il était autrefois." Pour autant, les États-Unis gardent un œil sur la région en tentant de transférer la défense de ses intérêts à des acteurs locaux : " La clef d’une relation fructueuse avec le Moyen-Orient est d’accepter la région, ses dirigeants et ses nations tels qu’ils sont, tout en collaborant dans les domaines d’intérêt commun.
Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert, à ce que la mer Rouge reste navigable, à ce que la région ne soit pas un incubateur ou un exportateur de terrorisme contre les intérêts américains ou le territoire américain, et à ce qu’Israël reste en sécurité." Nous soulignons que le texte ne fait aucune référence à la Palestine qui n'est traitée qu'incidemment au travers du grand succès de l'intiative de paix de Trump.
Concernant l'Afrique, traitée très brièvement, ressort la seule nécessité de trouver les moyens de participer au partage de ses riches ressources naturelles : " Pendant trop longtemps, la politique américaine en Afrique s’est concentrée sur la diffusion, puis l’expansion, de l’idéologie libérale. Les États-Unis devraient plutôt chercher à s’associer à certains pays pour apaiser les conflits, favoriser des relations commerciales mutuellement avantageuses et passer d’un paradigme d’aide étrangère à un paradigme d’investissement et de croissance capable d’exploiter les abondantes ressources naturelles et le potentiel économique latent de l’Afrique. Le secteur de l’énergie et le développement des minéraux critiques constituent des domaines d’investissement immédiats pour les États-Unis en Afrique, avec de bonnes perspectives de retour sur investissement. Le développement des technologies soutenues par les États-Unis dans les domaines de l’énergie nucléaire, du gaz de pétrole liquéfié et du gaz naturel liquéfié peut générer des profits pour les entreprises américaines et nous aider dans la concurrence pour les minéraux essentiels et d’autres ressources."
Finalement, l'ensemble du document conforte nos analyses sur la nature des affrontements au sein d'un système impérialiste qui voit l'émergence de nouvelles forces, la Chine et l'Asie, avec le déclin de l'Europe qui fut au XIXéme siècle le centre des luttes pour la domination mondiale. Ce que raconte ce document, c'est la réalité et la perception que l'équilibre des forces né de la seconde guerre mondiale est en train de changer. La suprématie États-unienne déjà affirmée à l'issue de la première guerre mondiale, en est sortie comme la première puissance capitaliste tandis que le camp socialiste s'élargissait. Tout cela est en train de se modifier entraînant des secousses sismiques d'une intensité inconnue jusqu'alors. L'analyse de la réalité du système impérialiste aujourd'hui est donc d'une absolue nécessité pour le mouvement révolutionnaire mondial. C'est pourquoi, notre parti révolutionnaire Communistes attache tant d'importance au travail engagé à l'initiative du Parti Communiste de Grèce et en soutient l'orientation7.
1 https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/06/strategie-de-securite-nationale-americaine-le-plan-de-la-maison-blanche-contre-leurope-texte-integral/
3 https://www.sitecommunistes.org/index.php/monde/proche-et-moyen-orient/3294-palestine-plus-que-jamais-soutien-a-la-resistance-anticoloniale
6 il serait correct d'écrire : ne veulent




