N° 920 07/10/2025 Il convient tout d'abord de rappeler que le concept de libre-échange est consubstantiel du développement du capitalisme à l'échelle du monde. Cette théorie a été portée dès la fin du XVIIIéme par Adam Smith1 qui a développé la théorie de l'avantage absolu2 et par David Ricardo3 au début du XIXéme siècle. Selon ces auteurs, les échanges commerciaux doivent se développer sans obstacle entre les pays afin de favoriser leur croissance mutuelle. Cela implique de supprimer les barrières douanières susceptibles de restreindre l'importation des biens et des services. Le libre-échange est donc antinomique du protectionnisme. Ce système repose sur la théorie économique classique de division du travail entre les nations permettant, selon eux, de rendre maximum les créations de richesse, de développer le commerce et la profitabilité du capital. Le débat sur le libre-échange a été particulièrement vigoureux en Angleterre à propos de la loi sur les céréales4. Ce débat a opposé les partisans du protectionnisme et du libre échange, voyant in fine la victoire de ces derniers.
À ce propos, Karl Marx dans un discours5 prononcé devant l’Association démocratique de Bruxelles, le 7 janvier 1848 faisait observer : " Pour nous résumer : dans l’état actuel de la société, qu’est-ce donc que le libre-échange ? C’est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchaînent encore la marche du capital, vous n’aurez fait qu’en affranchir entièrement l’action. (…) Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu, en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur. (…)
Ne croyez pas qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste. On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l’Ancien Régime.
Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. " Plus tard, V.I. Lénine développera dans son ouvrage : " L'impérialisme stade suprême du capitalisme"6 les lois de développement du capitalisme à l'échelle mondiale7.
Depuis le début du XXéme siècle et après deux guerres mondiales impérialistes, la domination des monopoles transnationaux, la fusion du capital financier et du capital industriel, la mondialisation capitaliste avec les processus de délocalisation de la production, d'internationalisation du commerce et du capital financier, tous les traits dont Lénine avait cerné les caractéristiques, se sont développés et approfondis.
Notre parti a analysé ces transformations lors de son bureau national du 13 février 20168. Si les ouvrages en France sont relativement rares sur l'impérialisme on notera cependant deux sources d'analyses stimulantes, la traduction par les Éditions Critiques du livre de John Smith : L'impérialisme au XXIéme siècle9 et les travaux de Samir Amin sur la : La loi de la valeur mondialisée10.
Dans le texte préparatoire à l'initiative nationale de notre parti sur l'impérialisme du 23 mars 202411, nous notions que : " Les affrontements au sein de l'impérialisme se font plus aigus dans la logique de recherche des marchés et des taux de profits et d'accumulation les plus élevés pour le capital, ils ont pour objet la conquête des sources de matières premières, le contrôle des voies de communications matérielles et immatérielles et de la force de travail." Ces tendances ne font que s'accentuer, d'autant que l'hégémonie des États-unis comme puissance dominante au sein de l'impérialisme est mise en cause par la montée du capitalisme en Asie12, et que les conditions de la réalisation des profits et de l'accumulation capitaliste exigent une plus grande intensité de l'exploitation du travail humain13, sur fond de désindustrialisation, voulue ou subie des principales puissances capitalistes occidentales y compris des États-Unis. Cette situation génère des conflits de plus en plus violents au sein du système impérialiste qui vont de guerres de haute intensité entre puissances capitalistes comme en Ukraine ou de faible et moyenne intensité par proxi interposés, guerres qui sont responsables de millions de victimes, jusqu'aux guerres commerciales, cyberattaques, déstabilisations politiques, ingérences...guerre coloniale en Palestine...
Aux Etats-Unis, la réponse à ces tendances pour en inverser le cours ne date pas de l'élection de D. Trump. Ainsi, dès 2011, le président Obama a déclaré que le basculement vers l'Asie serait dorénavant l'axe majeur de la politique étrangère américaine14. Plus récemment, J. Biden avec la loi sur la réduction de l'inflation15 (Inflation Reduction Act) a injecté massivement des crédits publics à l'aide aux entreprises états-uniennes pour leur donner un avantage compétitif sur les concurrents européens et asiatiques tout en favorisant les investissements étrangers aux États-Unis. Si les résultats de cette politique ont été mitigés, suscitant même un mécontentement social ayant eu raison de la candidate démocrate à l'élection présidentielle, nul doute qu'elle avait comme fonction d'agir en contre-tendance du relatif déclin industriel des États-Unis. De ce point de vue, le choix des capitalistes états-uniens de soutenir activement pour une partie d'entre-eux ou de se ranger derrière Trump pour d'autres n'a pas d'autre sens que celui d'accentuer vigoureusement une politique protectionniste capable de redonner des marges de manœuvre à l'industrie manufacturière pour plus de profits et plus d'attractivité pour les investissements étrangers. De même, ce sera le cas au prix d'une cure d'austérité générale pour les salariés et de licenciement massifs dans l'appareil d'État. Il s'agit donc bien d'un choix et non d'une lubie comme essaie de nous le faire croire tout l'appareil médiatique. Non Trump et son équipe ne sont pas fous, ils tentent d'apporter une réponse à l'affaiblissement du capitalisme états-unien en menant une guerre contre tous les autres états capitalistes amis ou ennemis16. À l'évidence, cette guerre va faire des victimes. Aux États-Unis d'abord où des fractions entières du salariat seront sacrifiés sur l'autel de la hausse des prix, du chômage et de la baisse de la protection sociale, donc d'une diminution du prix de leur force de travail, mais aussi partout dans le monde où le ralentissement des échanges commerciaux va contribuer au ralentissement de l'activité économique. Dans ces conditions les tendances à une plus grande agressivité du capitalisme vont se renforcer au plan de chaque nation avec des politiques de plus en plus austéritaires, mais également avec la militarisation de l'économie, déjà en mouvement avec son corollaire, celui d'affrontements encore plus violents au sein du système impérialiste.
La recherche et la mise en œuvre de politiques agissant comme des contre-tendances à la crise d'accumulation du capital vont donc aussi accroître les affrontements de classe. C'est là que se pose la question cardinale de l'organisation et de l'action du parti révolutionnaire, question que nous avons posée récemment : avancer dans le rassemblement des communistes pour des changements révolutionnaires17 qui est donc plus que jamais d'actualité.
6 V. I. Lénine, L'impérialisme stade suprême du capitalisme, Les Éditions du Progrès, URSS, 1967
9 John Smith,L'impérialisme au XXIéme siècle : modialisation, suexploitationet crise finale du capitalisme, Éditions Critiques, 2019
10 Samir Amin, La loi de la valeur mondialisée,Le Temps des Cerises, Éditions Delga,2013
11 https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/2556-texte-preparatoire-aux-initiatives-sur-la-question-de-limperialisme
12 https://www.sitecommunistes.org/index.php/monde/monde/1460-le-centre-des-affrontements-au-sein-de-l-imperialisme-se-deplace-vers-la-zone-asie-pacifique
13 https://www.sitecommunistes.org/index.php/le-parti/congres/2334-parti-revolutionnaire-communistes-9eme-congres-16-et-17-juin-2023-rapport-d-ouverture
16 https://www.sitecommunistes.org/index.php/monde/monde/3293-puissances-capitalistes-ni-amis-ni-ennemis-elles-nont-que-des-interets
17 https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/3085-avancer-dans-le-rassemblement-des-communistes-pour-des-changements-revolutionnaires
« Anti-wokisme » et commerce international :
petite escarmouche dans l’affrontement global
L’administration Trump se mobilise contre le « wokisme », selon ses vues, une forme de dictature morale instituée contre le mâle blanc et d’essence anti-américaine par sa réécriture de l’Histoire dénigrante à l’encontre des valeurs conservatrices. Dès sa prise de fonction, le Président Trump a signé le décret 14173 « anti-woke » qui vise, en particulier, à interdire toute discrimination positive.
Les autorités américaines entendent faire respecter cette décision, y compris par les entreprises étrangères qui opèrent sur le sol des Etats-Unis d’Amérique. Ainsi, les ambassades américaines en France et en Espagne ont envoyé un courrier accompagné d’un « formulaire de certification » à des entreprises pour leur demander de se conformer à la loi américaine. Elles doivent donc attester qu’elles n’appliquent pas de politique dite de diversité dans leur gestion du personnel et à défaut, elles seront exclues de tous les marchés publics fédéraux (environ 600 milliards d’€, essentiellement des dépenses d’armement).
D’après les premières informations, TotalEnergies, BNP Paribas et l’Oréal sont au nombre des récipiendaires de cette missive.
Interrogé, l’ancien président du Medef, Roux De Bézieux a dit son inquiétude par rapport à cette injonction américaine mais a rappelé que les droits de douane étaient de beaucoup plus néfastes. De fait, les cris d’orfraie des autorités françaises sont sans doute démesurés par rapport aux conséquences de cette demande des autorités américaines, qui ne concernent que les marchés publics fédéraux et non pas le vaste marché des Etats-Unis d’Amérique.
Les décisions de l’administration Biden de privilégier l’achat de produits et services « made in US » par l’administration fédérale n’avaient pas autant suscité de commentaires. Effectivement, la guerre commerciale n’est pas une nouveauté outre-Atlantique.
De fait, elle prend, avec la nouvelle administration, une tout autre ampleur tant et si bien que le Japon, la Corée du Sud et la Chine se sont réunis pour définir une réponse commune à cette orientation américaine. Réunion tout à fait spectaculaire aux regards des différends entre ces trois nations. Les rivalités impérialistes n’empêchent pas des rapprochements conjoncturels quand les menaces l’exigent. N’entend-on nous pas des appels à un rapprochement entre la Chine et l’Union européenne même de la part d’animateur du très conformiste institut Jacques Delors ?
Pour tout dire, cette demande de se conformer à la nouvelle loi états-unienne a permis à ceux là-mêmes, qui s’efforcent de limiter les droits des travailleurs dans notre pays, de jouer les effarouchés, soucieux de défendre des valeurs… sociétales ? Si les droits et le respect des travailleurs sont évoqués dans des querelles d’affaires commerciales, assurément, ils restent un alibi dont la ferveur dans l’évocation est inversement proportionnelle à la profondeur de la préoccupation.
Bref, toutes ces palinodies aussi bien à Washington qu’à Paris n’intéressent en rien le monde du Travail dont l’unité doit prévaloir sur la diversité avec des organisations, du moins les plus combatives, qui ont toujours à cœur la lutte contre les discriminations.