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Mai 2008

 

UNE ÉTUDE DE MAI 68

 

 

1.         La classe ouvrière, connais pas...

Le traitement unanime des événements de mai 1968 par les médias est exemplaire. Ces spécialistes de la désinformation donnent le la. Ce fut une sorte de mouvement évanescent, sans avant ni après, qui transforma les consciences pour l’idéologie dominante. Les seuls héritiers et seuls spécialistes de mai 68, sont d’un côté Cohn-Bendit,  Glücksman et consort et de l’autre, leurs opposants. C’est l’opposition (formelle) de ces deux points de vue officiels  qui emprisonne le débat.

 Les plus grandes grèves du siècle en France ? Les millions de salariés qui manifestaient ? Les revendications arrachées à l’Etat et au patronat ? Circulez, il n’y a rien à voir : vous n’en entendrez pas parler.

 

La lecture de mai 1968 choisie et omniprésente est donc celle d’événements arrivés tout d’un coup et surtout pas traversés par la lutte des classes. Une lecture figée, qui ne cherche aucun processus, aucun antécédent, qui ne s’intéresse pas aux causes économiques et sociales, qui jette aux orties le plus petit élément d’analyse de la politique gaulliste dix ans après le coup d’Etat de 1958.

 

Il va de soi que les militants de «Communistes» ont une appréciation totalement différente, hors de ces sentiers battus. Nous essaierons donc, dans ce qui va suivre, de donner des éléments d’analyse avec une grille de lecture simple : la lutte des classes dans la société capitaliste.

 

2. 58 - 68 « dix ans », ça suffit !

L’arrivée du général De Gaulle au pouvoir, en 1958, correspondait à la volonté de la bourgeoisie d’ériger un pouvoir fort afin de s’attaquer résolument aux conquêtes sociales de l’après guerre. Le coup d’Etat du 13 mai 1958 mit en place un pouvoir de type bonapartiste : un homme aux pouvoirs exorbitants qui ne dédaignait pas la répression.

 

Une des premières mesures prises par le régime gaulliste en 1958 ainsi qu’une des dernières avant mai 1968 furent dirigées contre la Sécurité sociale : en 1958 fut décrétée une pénalisation de 3000 F par semestre sur les remboursements ; les ordonnances de 1968 prévoyaient, elles, une ponction de 3 milliards de F sur les ressources consacrées aux dépenses de santé, une famille de quatre personne subissait ainsi, en moyenne, un préjudice annuel de 350 à 400 F. Qui dit encore que Sarkozy a tout inventé ?

 

Après les élections de 1958, le gouvernement gaulliste procéda à une augmentation des prix et des impôts ; après celles de 1962, De Gaulle signa un décret de réquisition des mineurs en grève ; après celles de 1967, le Premier ministre Pompidou décréta une hausse brutale des tarifs des services publics. La stratégie restait constante : faire payer les pauvres.

 

En outre, il est important de savoir qu’à l’aube des événements, la France comptait 500 000 chômeurs et que le recours massif au chômage partiel amputait de 15 à 20 % le salaire déjà insuffisant d’une grande masse de salariés.

 

3. Tout n’a pas commencé en mai 1968

Les luttes ouvrières d’avant 1968

Les années précédant 1968 furent le théâtre d’importantes luttes sociales : 1 938 000 jours de grèves en 1959 ; 2 620 000 en 1961 ; 5 991 000 en 1963, année de la grande grève des mineurs, qui dura 35 jours ; 4 000 000 en 1967, année marquée par les grandes journées revendicatives du 1er février, du 17 mai et du 13 décembre.

 

En 1963 c’est la grève des mineurs, le plus long conflit que De Gaulle ait eu à combattre depuis son arrivée au pouvoir.  Les syndicats rejetèrent les propositions du gouvernement, lequel voulu réquisitionner les mineurs en grève. Une épreuve de force s’engagea alors, qui devait durer 34 jours.  Le 3 mars, après la publication de l’ordre de réquisition, seuls 4% des mineurs répondaient. La grève se poursuivit donc dans la plus parfaite unité. Une journée nationale avec arrêt de travail fut organisée pour protester contre cette atteinte au droit de grève. Un fonds de solidarité, mis en place par les organisations syndicales, permit de recueillir 10 millions de francs. Finalement, le gouvernement céda et accorda le 2 avril une augmentation immédiate de 6,5 %, portée par palier à 11 % à la fin de 1963 et à 12,5 % en avril 1964, de même que la quatrième semaine de congés payés.

 

En 1964 et 1965, le gouvernement tenta par tous les moyens d’éviter les conflits sociaux. D’un côté, il attaquait, en faisant voter, en mai 64, par l’Assemblée nationale, une atteinte au droit de grève : l’imposition d’un préavis de cinq jours et l’interdiction des grèves tournantes. La loi fut votée le 17 mai malgré des arrêts de travail généralisés. Dans le même temps, la «participation» pointait  le bout de son nez. Ce «réformisme social» visait à intégrer la classe ouvrière au processus d’exploitation, en lui faisant gérer elle-même les atteintes à son pouvoir d’achat.

 

La riposte s’organisa. En 1965 des grèves éclatèrent notamment parmi les salariés de Renault. En 1966 un grand mouvement donna de l’ampleur aux luttes le 15 mars. La protestation générale des salariés du public avait atteint un niveau sans précédent depuis 1958.

 

Au début de 1968 face à l’attaque frontale contre les conquêtes ouvrières, les luttes sociales firent tache d’huile. En janvier, le textile, les mineurs, la métallurgie ripostèrent par des journées de grève ; en février ce fut au tour de la chimie ; en mars de la Sécurité sociale ; en avril des PTT et à nouveau du textile. Des grèves  se déroulèrent durant tout ce temps dans le secteur public et d’autres dans le privé à propos de la défense de l’emploi. Face à la politique antisociale, la tendance des luttes était nettement à la globalisation.

 

Le mythe de la «divine surprise»

La grande lutte ouvrière de mai 1968 a surpris le pouvoir qui croyait aux lunes véhiculées par une certaine presse de gauche, comme quoi la classe ouvrière, gagnée aux joies de la «société de consommation» était endormie, voire léthargique. Ainsi, Malraux, ministre de Pompidou, intellectuel phare du régime, déclara la 21 juin 1968 :

« Si on nous avait dit, il y a six mois : voilà la situation en France, nous n’aurions pas pensé une seule seconde que nous pouvions être dans la situation qui est la nôtre... ».

 

Si, effectivement, personne ne pouvait deviner le chiffre de neuf millions de grévistes, il serait faux de dire que les organisations ouvrières furent prises de court autant que certains cercles du pouvoir. Voici ce que disait Gustave Ansart, membre du bureau politique du PCF dans le rapport qu’il présenta au comité central de son parti trois semaines avant les événements de mai :

« Malgré une augmentation sensible de la production et de la productivité, le pouvoir d’achat de la grande masse est resté péniblement au niveau de 1957, et même en dessous pour certaines catégories.

 

Comment affirmer avec sérieux que le niveau de vie a augmenté de 50 % ? Ce ne sont certainement pas les quatre millions de travailleurs qui gagnent moins de 60 000 af qui en sont les bénéficiaires. Ni les 500 000 chômeurs complets ! Ni les centaines de milliers qui voient leur salaire amputé de 10 à 20 % par la suite du chômage partiel. Sont-ce alors les deux millions de retraités ? Ils sont les principales victimes de la hausse des prix. [...]

 

A quoi sert le progrès, s’il se transforme en emploi non garanti, si le travailleur, l’employé, le cadre sont livrés à la fantaisie du patronat, si l’on ne peut jouir de loisirs et de repos, si l’homme ne peut renouveler ses forces et se cultiver ? »

 

Sans doute Gustave Ansart n’était pas en mesure d’annoncer, ce jour-là, que le raz-de-marée de la grève déferlerait le 13 mai, pas plus que d’autres militants ouvriers ; mais ceux-là étaient certainement mieux armés que Malraux pour comprendre les raisons profondes de ce qui allait se passer.

4. La société capitaliste en France à la veille de mai 1968 : les concentrations

Ce qui la caractérise essentiellement, c’est la progression des concentrations d’entreprises. L’ère des multinationales n’en est certes pas à son début. Ce stade du capitalisme, caractérisé par Lénine sous le nom d’impérialisme, a commencé avant 1914. Mais la France avait du retard en ce domaine sur les autres grands pays capitalistes. L’un des buts du grand capital, avec la mise en place de la Vème République, est de rattraper ce retard. Force est de constater que ça marche...

 

A la fin des années 60, les concentrations capitalistes, en France, sont désormais totalement hétérogènes ; c’est-à-dire que les capitalistes contrôlent des activités n’ayant rien à voir les unes avec les autres : voilà la vraie nouveauté de la France gaulliste.

 

Ainsi, en 1967, Lesieur (huiles et alimentation) contrôle Costelle (eau de javel). En 1969 Moët et Chandon (champagne) prend des participations chez Dior (parfum et haute couture) ; et la «Générale alimentaire» (du vinaigre au roquefort) englobe soudain la puissante lingerie «Lou».

 

Face à l’internationalisation de la production et des échanges, le capital français s’est attaché dès l’après guerre à l’organisation de ces concentrations : face aux konzern allemands et à l’italien Finsider, Usinor naît en 1948. Mais, l’arrivée au pouvoir du général accélère considérablement ce mouvement. Et, dans ces «années De Gaulle» de la fameuse «Europe des six» issue du traité de Rome, commencent les concentrations «intercommunautaires» : les capitalistes de la CEE (future Union européenne) s’assemblent. Ainsi, l’allemand Hoechst absorbe le français Roussel-Uclaf en 1968.

 

Le rôle du capitalisme financier dans ses concentrations est primordial. Les grandes compagnies financières françaises modifient notamment leurs objectifs à cause de la décolonisation. Ainsi, la «Financière de Suez», qui gérait le canal du même nom, prit, à partir des années 60, des participations industrielles très variées : de l’électronique à la pharmacie, des emballages à l’édition, des embrayages et freins au bâtiment, etc

 

5. Le rôle des étudiants et de la petite bourgeoisie en 1968

Qui sont les étudiants de 1968 ?

On aurait tort de comparer la population étudiante d’aujourd’hui à celle de 1968. Même s’ils sont minoritaires, les étudiants issus des familles populaires, notamment ouvrières, sont nombreux aujourd’hui. En 1968, il n’y en avait pas.

 

Seuls 30 % des élèves de l’école primaire rejoignaient le collège. Au bout du cursus, l’université accueillait :

       — quelques enfants issus des classes moyennes (cadres moyens, employés, enseignants surtout) ;

       — principalement des fils de bourgeois venus de la moyenne bourgeoisie (patrons de PME, commerçants, mais aussi cadres supérieurs souvent actionnaires des grandes entreprises privées, hauts fonctionnaires chargés des faire passer le message idéologique du pouvoir ou de mettre en place sa politique, et une partie des professions libérales) ;

       — enfin des enfants de petits-bourgeois (artisans, patrons employant quelques salariés, la majorité des professions libérales).

 

Le malaise de la petite bourgeoisie

Si l’université restait chargée de la formation des élites de l’Etat bourgeois, elle avait évolué, d’autant plus que ces élites sortaient aussi, désormais, des grandes écoles. Les besoins du Capital ne se limitaient plus à l’éclosion de cadres politiques, il s’agissait aussi de former des cadres économiques, plus nombreux dans l’industrie et les services et les cadres idéologiques qui allaient avec. Ainsi, le nombre d’étudiants avait triplé (de 200 000 en 1960 à 600 000 en 1968). Le pouvoir gaulliste s’apprêtait à réformer l’université pour en faire un outil complètement adapté à ces besoins nouveaux.

 

Les finalités traditionnelles de l’Université étaient donc menacées : il s’agissait de «former pour un métier» et plus seulement d’enrichir la culture et de transmettre les valeurs du régime capitaliste. Les petits-bourgeois se sentaient menacés ? Qu’est-ce qui empêcherait une telle université de former un jour des enfants de prolétaires si le besoin s’en ressentait ? Ce fut donc l’occasion de voir éclater le mal-être de la petite bourgeoisie qui avait longtemps été l’élément dirigeant de la France et dont les fils et filles se savaient à présent destinés à se fondre dans la masse croissante des salariés, de plus en plus éloignés des centres de décisions.

 

La jeunesse universitaire revendiquait une meilleure utilisation du système pour ceux qui en étaient déjà les bénéficiaires, comme en témoigne, par exemple, le mot d’ordre d’allocation étudiante de l’UNEF. Mais elle ne revendiquait ni une démocratisation de l’université, au sens de son ouverture à tous, notamment aux enfants d’ouvriers, ni un changement de nature afin d’en faire autre chose qu’un outil du Capital. Elle remettait en cause sa situation subordonnée dans le système, et non le système lui-même.

 

La crise d’une certaine morale traditionnelle, petite-bourgeoise, familiale, profondément ancrée dans le christianisme, qu’il soit originel ou laïcisé, la rendait disponible pour d’autres valeurs. Mais elle ne se reconnaissait en rien dans les organisations ouvrières.

 

Jeunesse universitaire, classe ouvrière et Révolution

Le PCF était alors le principal parti ouvrier. Il était déjà depuis longtemps marqué par les évolutions qui traversaient le mouvement communiste en Europe, particulièrement en Europe de l’ouest, comme la croyance dans la possibilité d’arriver au socialisme grâce aux élections. On sait où ce genre d’idées (exprimées fortement par le manifeste adopté en 1966, à l’issue de la réunion d’Argenteuil du comité central du PCF) a conduit ce parti depuis.

 

Mais, en 1968, les choses étaient différentes. Le PCF restait une organisation révolutionnaire en ce sens qu’il continuait alors de prôner le rôle dirigeant de la classe ouvrière. C’est d’ailleurs justement ce point-là, l’ancrage révolutionnaire, qui éloigna les étudiants petits-bourgeois du PCF, eux qui se forgeaient alors une classe ouvrière mythique ailleurs, au Vietnam, en Amérique latine, en Chine. Ils se réclamaient de la révolution et expliquaient que le PCF l’avait trahie. Il n’y a pas là de paradoxe, mais une tromperie sur la marchandise, ces gens-là n’ayant en réalité jamais été révolutionnaires.

 

Profondément réformistes, au contraire, ils ne se reconnaissaient quand même pas non plus dans la FGDS, alliance de la gauche non communiste qui allait conduire en 1971 au PS de Mitterrand, lors du congrès d’Epinay. Trop technocratique, peu enthousiasmante, cette gauche-là non plus ne répondait pas à leurs aspirations.

 

Gauchistes ou réformistes de gauche ?

Plusieurs courants politiques traversaient cette jeunesse étudiante. On les désignait souvent sous le vocable commun de «gauchistes».

 

Ceux qui l’ont revendiqué ou en ont été affublés n’étaient pas, pour l’essentiel, des révolutionnaires dans l’erreur, pour la bonne et simple raison qu’ils n’avaient rien à voir avec la révolution. Ils ont au contraire contribué à ouvrir le chemin d’une contre-révolution libérale qui s’est frayé un chemin dans les années 70 et 80 pour devenir parole officielle et unique par la suite. Aussi utiliserons-nous plutôt le terme de «réformistes de gauche».

 

L’idée générale, défendue par ces «réformistes de gauche» reposait sur le postulat qu’il existait une «société de consommation» qui aurait, à leurs dires, perverti et endormi la classe ouvrière laquelle se serait intégrée à la bourgeoisie ou aurait été intégrée par elle au système. Comme les masses étaient aliénées, seule une avant-garde prise en dehors d’elles pouvait être révolutionnaire. C’est le rôle que s’auto-assignaient ces étudiants petits-bourgeois.

 

En réalité, la classe ouvrière n’accédait que très relativement aux bien d’équipement qu’elle avait produit (nous en sommes au même point aujourd’hui). Au contraire, les couches moyennes et la petite bourgeoisie étaient les profiteuses essentielles de la consommation nouvelle. L’essor sans précédent de la publicité et de la consommation de tout et n’importe quoi est dû à ces catégories sociales-là. Donc, les plus accrochés à ce système de consommation, qui, quelques années plus tard, jetant le masque, le clamèrent haut et fort, étaient ceux qui reprochaient son asservissement par la consommation à la classe ouvrière.

 

De ces idées, qui formèrent la trame de la contre-révolution idéologique libérale, a découlé notamment le concept de société productiviste, rejetant dos-à-dos capitalisme et socialisme.

 

L’idéologie du désir est l’un des éléments qui rattache complètement ces théoriciens de «l’ultra-gauche» à cette même société de consommation» qu’ils disaient rejeter et dans les bras de laquelle ils se réfugièrent bien vite. Ainsi du mythe bien entretenu de la «libération sexuelle». Les «libertaires» ont « permis » la liberté des requins du cinéma pornographique. Bel acquis révolutionnaire alors qu’aujourd’hui encore, 40 ans après mai 68, les salaires féminins sont inférieurs en moyenne de 17% à ceux des hommes.

 

Révolution culturelle

La Chine fascinait beaucoup les étudiants de 68 et particulièrement les activistes des groupes réformistes de gauche. Leur discours n’avait rien à voir avec la Révolution culturelle chinoise, un mouvement initié par un parti communiste et s’appuyant non pas sur la petite bourgeoisie, mais sur la classe ouvrière. La soi-disant révolution culturelle en France était le fait d’une petite bourgeoisie qui faisait éclater le cocon des valeurs anciennes dont elle était prisonnière et cherchait à définir de nouvelles formes de pouvoir, des nouveaux lieux de pouvoir. Ce n’est pas par hasard qu’un des hauts lieux de cette «révolution culturelle» fut la radio.

En français dans le texte

Voici, pour terminer ce chapitre, des extraits de deux courriers adressés à René Andrieu, alors Rédacteur en chef de «L’Humanité» et dirigeant national du PCF, par un jeune militant d’une organisation maoïste, l’UJC.

 

« Lorsqu’on est, comme moi, issu d’un milieu «bourgeois moyen», on jouit d’un certain confort matériel. On peut, sur le plan intellectuel, devenir assez facilement marxiste. Quant à ce qui est de la pratique, cela demande un certain sacrifice de s’y engager effectivement : ce que l’on veut, dès lors, c’est que ce sacrifice trouve son résultat immédiatement ; on est prêt à renoncer à ses avantages, mais il faut alors que tout change et tout de suite : d’où l’attrait exercé par les théories sur la lutte armée, les barricades, plus généralement le romantisme «révolutionnaire». On est en revanche, beaucoup plus réticent pour participer à une action de longue haleine, plus rude et moins exaltante, comportant des revendications de type alimentaire que l’on méprise (objectivement du moins) n’ayant jamais eu soi-même de problème matériel important. Et lorsque, vieilli, on réalise l’irréalisme de ses positions, par exemple l’impossibilité de pratiquer la guérilla aujourd’hui en France, on rejoint la classe dont on est issu et dont on n’avait, en fait, répudié l’idéologie que subjectivement : ce, car placé en dehors du mouvement réel des masses, on a perdu courage. [...]

 

Pour le bourgeois, le maoïsme représente une attitude intellectuelle plus esthétique que de se mêler aux travailleurs du PCF. En plus, l’opposition à la société capitaliste me semblait plus radicale chez Mao. Nous reprenions en gros à notre compte le mythe bourgeois opposant «communisme repu» et communisme du tiers-monde.

 

Si vous avez lu la presse de l’UJC, vous vous rendez compte que nous nous faisons de l’ouvrier une conception archaïque, qui doit plus à Zola qu’à une analyse socio-économique sérieuse : cela nous pousse donc à privilégier certains cas particulièrement criants d’oppression bourgeoise ; et si nous reconnaissons qu’aujourd’hui, l’ouvrier vit mieux qu’il y a un siècle, nous refusons d’en tirer les conséquences. En effet, nous savons que le réfrigérateur ne nous a pas apporté, à nous, le bonheur, et avons donc de la peine à reconnaître l’extrême importance des revendications matérielles des travailleurs. En fait, nous leur reprochons de ne pas être nous, intellectuels aisés, qui pouvons penser abstraitement à la Révolution et ne voir qu’elle, considérer abstraitement la dernière grève générale comme un simple épisode tactique, alors que pour les travailleurs, c’est une épreuve extrêmement dure. Objectivement, nous ressemblons à des généraux qui envoient des régiments se faire tuer. Ce n’est pas que mes amis ne soient pas prêts eux-mêmes à se sacrifier, du moins certains, mais un étudiant n’est pas un ouvrier père de famille. »

 

Ce texte, édifiant, évoque, de l’intérieur, les quelques membres de la nébuleuse politique petite-bourgeoise formée dans la gent étudiante de 1968, qui aient quelque rapport avec la lutte des classes.

 

6. Le film des événements

Voici, pour commencer, ce que René Andrieu écrivait dans un éditorial de «l’Humanité», afin de se faire une idée claire de ce qui s’est passé :

« Gulliver se lève

Certains affirmaient volontiers que, satisfaite de son sort ou tout au moins résignée, la classe ouvrière dormait.

Il faut croire que ce n’était que d’un œil.

Voici que s’est dressé, ce mois de mai 1968, le Gulliver ouvrier pour la plus grande confusion des divers lilliputiens qui croyaient l’avoir définitivement ligoté.

 

Par millions, dans tout le pays, les travailleurs ont arrêté les machines pour célébrer à leur manière le dixième anniversaire du régime.

Pourtant on nous disait [...] qu’ils s’étaient laissé engourdir par les délices de la «société de consommation» et par la civilisation du week-end. Mais voilà qu’ils se sont levés. [...]

 

Le puissant mouvement qui a secoué le pays et ébranlé le régime a révélé avec clarté l’existence d’un profond mécontentement populaire.

La classe ouvrière n’est ni résignée, ni satisfaite. Elle demeure une force immense, à la fois réelle et potentielle. Et ceux qui croient peut-être qu’elle est retombée dans sa torpeur se trompent. L’avenir le leur prouvera. »

 

Les prémices

On sait que les choses commencèrent, avant mai, par la contestation à l’université, notamment à Nanterre, Faculté surchargée s’il en était (en 5 ans, on était passé de 2 000 à 15 000 étudiants) puis à la Sorbonne, après la fermeture de Nanterre.

 

Le début de la mobilisation ouvrière date du premier mai. Pour la première fois depuis quatre ans, la manifestation fut autorisée. La CGT organisa seule le défilé à Paris, devant le refus de la CFDT d’y participer. Ce fut un succès qui relança l’action. Dans la foulée, débrayages, manifestations, grèves se succédèrent sans désemparer : Sud-Aviation à Nantes, Banque de France, Sud-Aviation à Suresnes, PTT, mineurs, taxis, Renault Sandouville, Sécurité sociale.

 

Le 2 mai, signe de crainte du pouvoir, l’Assemblée nationale vota à l’unanimité une loi généralisant la quatrième semaine de congés payés. Pour autant, le gouvernement envisageait d’affronter le mouvement populaire, en choisissant le terrain, celui de la provocation, et le lieu de son déclenchement, l’université, de façon à placer l’adversaire dans une position défavorable.

 

Le 3 mai, vers midi, se tint une sorte de meeting à la Sorbonne. Jacques Sauvageot, vice-président de l’UNEF, membre du PSU, Alain Geismar, secrétaire général du SNESUP, en passe de devenir maoïste après avoir été lui aussi, au PSU et des tas d’autres «gauchistes» de toutes tendances se succédèrent devant un auditoire clairsemé. Pendant que ce meeting se déroulait, le recteur Roche décida la fermeture de la Sorbonne. Il s’agissait bien sûr d’une provocation, organisée en accord avec les plus hautes autorités de l’Etat. L’évacuation elle-même, vers 17 h 00, eut des airs de coup monté : survol de Paris en hélicoptère, au même moment, par le préfet de police Grimaud ; manifestation d’Occident (organisation fascisante) dirigée vers la Sorbonne par les autorités ; cars de police pris d’assaut par de véritables commandos, etc...

 

Le cycle-provocation répression s’enclenchait alors : jugements et condamnations hâtives d’étudiants (un jugement fut rendu le dimanche 4 mai), puis nouvelles manifestations et nouveaux affrontements. Les forces spéciales de répression furent employées d’une manière délibérément agressive, s’en prenant non seulement aux manifestants, mais aussi aux passants, aux curieux, pénétrant dans les arrière-salles de café et frappant au hasard.

 

Les organisations qui l’animaient laissaient le mouvement étudiant s’enfermer et prenaient ainsi le risque de voir la population qui le soutenait s’en détacher et trouver la répression justifiée. Le principal problème était donc l’isolement des étudiants.

 

Le 8 mai, un changement s’esquissa. Tandis que, dans l’ouest, ouvriers, paysans, enseignants manifestaient pour le développement régional, à Paris, étudiants et enseignants défilaient à l’appel de l’UNEF, du SNESUP, mais aussi des syndicats CGT de l’enseignement. Mais, alors que la CGT et même la CFDT cherchaient à unir l’action (la date du 14 mai était retenue en commun avec l’UNEF), les dirigeants étudiants continuaient de tenter de mettre en place un mouvement à côté (et non avec) celui des salariés, incarné par la CGT.

 

La nuit des barricades

Dans la nuit du 10 au 11 mai, après une manifestation seulement étudiante, des barricades furent élevées.

La radio amplifia bien sûr le retentissement de ce qu’elle appela la «nuit d’émeute du quartier latin» qui joua un rôle certain pour susciter dans le pays un réflexe de peur dont profita le pouvoir.

 

Laissons conclure «le Monde» du 12 mai : « On remarque la présence d’hommes mûrs, qui n’hésitent pas à donner des conseils, à aider à la construction de barricades. » La police ne se trouve pas toujours où on l’attend...

 

Vers trois heures du matin, la police, officielle celle-là, chargea et enleva les barricades une à une.

 

Le 13 mai

Les organisations de gauche condamnèrent unanimement la répression et la CGT appela à une manifestation de solidarité avec les étudiants réprimés le 13 mai.

 

Ce fut un énorme succès tant en province qu’à Paris où un million de personnes défilèrent : la plus grande manifestation populaire depuis la Libération.  La manifestation avait lieu dix ans, jour pour jour, après l’arrivée au pouvoir le général De Gaulle. Le mot d’ordre vedette fut : « Dix ans, ça suffit ! ».

La crise généralisée

Le 14, les 2 000 métallurgistes de l’usine Sud-Aviation de Bouguenais (près de Nantes) occupaient leur entreprise et retenaient enfermés dans leurs bureaux le patron et ses collaborateurs. Le pays reçut cette nouvelle comme un signal.

 

Le 15, l’usine Renault de Cléon était en grève, avec occupation.

 

Le 16, le bureau confédéral de la CGT lançait un appel à l’action tandis que la grève s’étendait à l’ensemble des usines Renault.

 

    A partir du 17 mai, la grève fit boule-de-neige. La liste des entreprises en grève s’allongeait : SNECMA, Nord-Aviation, Sud-Aviation, Hispano-Suiza, Rateau, Berliet.

 

Le 20, le mouvement gagnait le secteur public, avec les enseignants du secondaire. Puis ce fut le tour de la SNCF de la RATP, d’EDF-GDF, de l’ORTF de rejoindre le mouvement.

 

Le pays était à peu près totalement paralysé, les chiffres de 8 à 10 millions de grévistes, à l’apogée, à la fin mai, ont été avancés.

      

Le 24 mai, tandis que De Gaulle parlait à la radio et la télévision pour tenter, en vain, de rétablir la confiance en son gouvernement et en annonçait sa décision d’organiser un referendum sur la participation (actionnariat salarié), les organisations syndicales CGT, CFDT, FEN, malgré les divergences entre la première et les deux autres, organisaient des manifestations qui, en région parisienne, rassemblaient en plusieurs endroits 400 000 personnes.

 

Encore la provocation

Les 150 comités d’action étudiants, organisés depuis une dizaine de jours, fortement manipulés par les trotskystes de la JCR et les libertaires du Mouvement du 22 mars appelaient à manifester ailleurs et pour des raisons toutes différentes : il s’agissait de protester contre une interdiction de séjour frappant Cohn-Bendit. Il faut y voir encore une tactique du pouvoir afin de détourner les étudiants de leurs revendications et de l’unité d’action avec les travailleurs. D’ailleurs, Cohn-Bendit fut de retour le 24 au soir et, toujours frappé d’interdiction, prit la parole le 28 mai et défila dans les rues de Paris le 1er juin, au cours d’une manifestation organisée par l’UNEF sous les yeux des journalistes, des photographes et ... des policiers.

 

Les cortèges étudiants défilèrent vers la gare de Lyon. Des barricades, pour la première fois sur la rive droite depuis le début mai, furent élevées puis chargées par la police. Il est d’ailleurs probable que des provocateurs avaient été dépêchés sur la rive droite afin d’excéder encore plus l’opinion publique, déjà échaudée par les violences. Une partie des manifestants se dirigea vers la Bourse, puis repartit. Le Premier ministre, Pompidou, avait ordonné de barrer tous les ponts, afin que les étudiants ne pussent revenir sur la rive gauche, au quartier latin. Comme par hasard, le ministre de l’intérieur, Fouchet, en avait oublié un : le Pont Neuf. L’empruntant, les étudiants purent «rentrer» dans leur quartier originel. Le scénario tint ses promesses : les heurts se poursuivirent toute la nuit dans le quartier latin. A l’aube, on comptait 500 blessés, 800 arrestations et 1 mort.

Mais l’événement du jour fut l’annonce par Pompidou des négociations de Grenelle.

 

Grenelle

Les négociations débutèrent le 25 mai à 15 h 00, sous le feu conjugué des critiques des organisations étudiantes, qui annonçaient que négociation rimait avec trahison, mais aussi de la gauche réformiste, puisque la FGDS (conglomérat regroupant les socialistes, les radicaux et le petit mouvement de Mitterrand), bien qu’à voix moins haute, déclara être hostile aux négociations au prétexte qu’elle redonnait de la force à un pouvoir gaulliste qu’elle estimait moribond.

 

CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC et FEN étaient face au CNPF, à la CGPME et au gouvernement, dont la délégation était conduite par Pompidou.

 

De grosses divergences existaient entre les centrales, dont le pouvoir sut tirer profit, sans parler de l’annonce, intervenue en pleine négociation, de la tenue du meeting de Charléty, entreprise de division que nous évoquerons plus loin. Les négociations aboutirent le 27 mai, non pas à un accord, comme beaucoup l’ont dit afin de prouver une prétendue connivence entre la CGT et le pouvoir, mais à un procès-verbal, ce que nous appellerions aujourd’hui un relevé de conclusions, avec une liste de points d’accord et de désaccord :

 

       — le SMIC fut unifié et augmenté de 35 %, les plus bas salaires de 56 % ; ces mesures touchaient 3 800 000 salariés gagnant moins de 600 F par mois ;

       — les salaires réels furent augmentés de 10 % pour l’ensemble de l’année 1968, mais cela incluait ce qui avait déjà été donné depuis le début de l’année. Beaucoup d’autres avantages salariaux divers furent obtenus.

       —Les droits syndicaux furent considérablement étendus: possibilité de  créations de sections syndicales, protection des délégués syndicaux qui bénéficièrent désormais d’heures de fonction, locaux syndicaux dans les entreprises, autorisation de diffuser la presse syndicale, d’afficher et de collecter des cotisations dans l’entreprise.       

Mais, l’échelle mobile des salaires, revendiquée par la seule CGT, ne fut pas obtenue, tandis que les ordonnances sur la Sécurité sociale, dont la CGT et la CFDT demandaient la suppression, furent maintenues, avec le fameux ticket modérateur. En outre, les journées de grèves n’étaient indemnisables qu’à 50 %.

 

La teneur de la réaction fut la même dans la grande majorité des entreprises : « Ça ne fait pas le compte, on continue ! ». Dans la journée même du 28, le bureau confédéral de la CGT lançait un appel en ce sens.

 

Charléty et ses suites

Le 27 mai, à partir de 18 h 30, un meeting politique se tint au stade Charléty, devant 30 000 à 40 000 personnes, lycéens. Toute la gauche syndicale et politique y assistait, sauf le PCF et la CGT. Il s’agissait de la rencontre des réformistes de droite et de ceux de gauche afin de rechercher une solution de rechange au gaullisme excluant la CGT et le PCF.

 

Le lendemain 28,  FGDS, Mitterrand  révélait au grand jour sa stratégie et  annonçait qu’il serait candidat à l’élection présidentielle. C’était un nouvel avatar de la troisième force, excluant le PCF.

 

Ce meeting et ces déclarations portaient l’illusion des réformistes de tous poils sur la vacance du pouvoir gaulliste ; nous savons qu’il n’en a jamais rien été.

 

Le 29 mai, la CGT appelait de nouveau à manifester. Ce fut encore un très gros succès, avec 800 000 personnes à Paris, le mot d’ordre de gouvernement populaire y fut plébiscité. Mais, le soir, alors que la CGT appelait à une alternative démocratique, Eugène Decamps, le secrétaire général de la CFDT, se déclarait contre et affirmait sa confiance en Mendès-France.

 

Vers la reprise en main

       Des contradictions réelles existaient dans la majorité gaulliste. Une partie de la bourgeoisie semblait bien, dès 1968, décidée à continuer sans De Gaulle, s’il le fallait.  Une autre phase se profilait, avec un élargissement de la majorité aux centristes, qui fut effectué plus tard en deux temps par Pompidou en 1969 puis par Giscard d’Estaing en 1974.

 

Dans ce cadre, le Premier ministre, Pompidou, était prêt à assumer ses responsabilités. Il était alors sûr de son coup, pensait à juste raison avoir marqué beaucoup de points grâce aux violences. Les derniers jours de mai, il avait, à plusieurs reprises, demandé au général de remplacer son referendum par la dissolution de l’assemblée et la tenue d’élections législatives. Se croyant peut-être arrivé, Pompidou en rajouta une couche le 29 mai, en faisant courir le bruit qu’à l’issue de la manifestation, les communistes s’apprêteraient à investir l’hôtel de ville, voire l’Elysée ; l’intervention de l’armée fut même envisagée un temps.

 

A ce jeu-là, il fut devancé par De Gaulle qui se rendit en secret en Allemagne fédérale, pour conférer avec le général Massu, qui commandait les forces armées françaises stationnées dans ce pays. Ce contact avait probablement un triple but : s’assurer du soutien de l’armée ; rallier l’extrême-droite, influente chez les hauts cadres militaires ; enfin opérer un choc psychologique dans l’opinion publique afin d’organiser, devant la crainte du vide politique, un rassemblement autour de l’homme providentiel. Et tout marcha comme sur des roulettes.

 

Il prononça un discours radiotélévisé, juste après son retour, le 30 mai à 16 h 30. En introduction à un discours fortement anticommuniste, il déclarait sa fermeté, annonçait qu’il ne se retirait pas, qu’il ne changeait pas de Premier ministre et qu’il dissolvait l’Assemblée nationale. A 17 h 00, sur les Champs-Élysées, se déroulait une manifestation gaulliste. Cette manifestation qui rassembla une foule considérable, avec au premier rang les plus fidèles des ministres, comme Malraux, Debré et Peyrefitte. Tout le ban et l’arrière-ban de la réaction étaient là, avec des anciens combattants, beaucoup d’employés, la petite bourgeoisie cocardière, des étudiants, et, bien sûr, peu d’ouvriers.

 

La reprise

Les grévistes portèrent leurs efforts sur la tenue de négociations par branches ou par entreprises. Le patronat se sentait plus fort, depuis la reprise en main de la situation par De Gaulle, mais le rapport de force ne lui permettait pas de refuser d’aller au-delà de Grenelle. Il tenta donc de retarder certaines négociations, d’accepter dans certains secteurs pour refuser chez d’autres afin de déconsidérer la grève. Néanmoins, les travailleurs tinrent bon. Des accords, suivis de la reprise du travail, furent conclus à EDF le 4, dans les mines du nord et les banques le 5, à la SNCF et la RATP le 6, chez les dockers le 11. Les métallurgistes reprirent les derniers : le 17 à Renault Billancourt, le 20 chez Peugeot, alors que le 11, à Sochaux, deux ouvriers avaient été tués par les forces de répression, enfin le 21 dans les usines Citroën.

7. Juin 68

La victoire électorale des gaullistes

Les élections des 23 et 30 juin 1968 furent l’occasion d’un raz-de-marée gaulliste.

 

La coalition gouvernementale, composée de l’UDR, parti gaulliste, et des RI parti de Giscard d’Estaing, recueillait 10 280 000 voix au premier tour (soit 46,4 % des voix) et disposait, au lendemain du second tour de 240 élus sur 485, soit un gain de 118 sièges sur les élections de juin 1967.

 

Le PCF obtint 4 430 000 voix (20 %) et 34 élus (39 de moins) ; la FGDS 3 680 000 voix (16,6 %) et 57 élus (61 de moins) ; le PSU 865 000 voix (3,9 %) et aucun élu (3 de moins).

 

Enfin, les centristes coalisés de Lecanuet (Centre Démocrate) et de Duhamel (Parti de la Démocratie Moderne), plus proches du pouvoir, obtinrent 2 750 000 voix (12,5 %) et 27 élus (15 de moins).

 

La participation était comparable à celle des élections précédentes (78,6 % pour 79,2 %). On peut penser qu’une partie au moins des électeurs d’extrême-droite avait choisi de voter pour la coalition au pouvoir et que par ailleurs, un transfert de voix de gauche vers la majorité gaulliste. En tout cas, la droite y gagnait 1 500 000 voix. On notera cependant qu’avec la proportionnelle, le nombre d’élus par formation aurait été bien différent.

 

Quelques éléments d’explication

A la peur de la violence s’ajouta celle de la dictature. Elle fut entretenue par les media gouvernementaux et véhiculée tout le mois de juin par les gouvernants. Ainsi Pompidou parlait de tentative de prise du pouvoir par le PCF, et Marcellin, nouveau ministre de l’intérieur, de mots d’ordre annonçant une nouvelle révolution d’octobre...

 

Mais le parti de l’ordre se rassembla aussi, ainsi que De Gaulle l’avait voulu en se rendant à Baden-Baden voir Massu. Tixier-Vignancour, candidat de l’extrême-droite lors des élections présidentielles de 1965, qui avait alors appelé à voter contre De Gaulle au second tour, l’annonçait bruyamment : « Général, nous voilà ! ».    

 

Il faut enfin évoquer le climat très violent de la campagne électorale. Par exemple, le lundi 24 juin, deux cheminots furent blessés par balles par des «colleurs d’affiches» des partis au pouvoir, en réalité activistes du SAC, la milice gaulliste. Le samedi 29 juin, à quelques heures du second tour, un jeune ouvrier, militant du PCF, Marc Lanvin, fut atteint d’une balle en plein cœur à Arras.

 

La victoire électorale revint donc aux gaullistes. Pourtant, personne ne pouvait se tromper sur cette apparente consolidation du régime gaulliste. La société française était travaillée par un immense besoin de changement, et rien n’était résolu.

 

 

8. Les yeux de Chimène

 

Les limites des étudiants

Nous l’avons vu, tout a été fait pour que la jonction ne se fît pas entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier.

 

Il faut rappeler ici que le mouvement universitaire, malgré son ampleur, n’entraîna qu’une partie des étudiants. Dire que les enfants de la bourgeoisie avaient décidé consciemment ou non d’en finir avec l’ordre établi par leurs pères est une fausseté intégrale. Il suffit d’évoquer la manifestation conservatrice organisée par les cercles rapprochés De Gaulle le 30 mai 1968, qui fut une des plus grandes manifestations de rue d’étudiants de tout le mois. 

 

Les louanges des gaullistes

Tout le monde politique d’alors, à l’exception des communistes, n’a pas tari d’éloges sur les étudiants, du PSU à Pompidou, en passant par ...

 

Ainsi, Pompidou, tout en les faisant matraquer, assurait les étudiants de sa « profonde sympathie ». Capitant, futur ministre gaulliste de la justice après 1968, trouvait que la protestation universitaire était « un phénomène authentiquement révolutionnaire » et ajoutait : « Aujourd’hui, les étudiants ont décidé de renverser cette politique et de constituer eux-mêmes les institutions qu’on leur a si longtemps refusées. » Chaban-Delmas, futur Premier ministre du futur président Pompidou, s’affirmait : « tout à fait partisan des recherches des jeunes » et proclamait son accord avec ceux qui : « cherchent authentiquement à créer un Etat nouveau ». Pisani, ministre gaulliste ne se tenait plus de joie : « Le mois de mai a été exaltant... Ce qui me plaît dans le mouvement étudiant, c’est qu’il a posé les vrais problèmes. » Malraux ne fut pas en reste : « C’est tout de même par la jeunesse que tout a commencé... On nous parle du prolétariat comme la seule classe révolutionnaire, mais je crois qu’aucun d’entre nous n’est plus de cet avis du tout parce que le prolétariat n’est pas majoritaire.

 

Cerise sur le gâteau, voici un extrait des propos tenus par le comte de Paris : « La signification profonde de ces révoltes est le refus d’une société qui se décompose et qui n’est plus vraiment acceptée que par ceux-là qui ont su maintenir leurs privilèges ou qui comptent encore y trouver d’égoïstes satisfactions. »

 

Le rôle de la presse

Quelle que soit sa tendance, elle prit position pour le mouvement des étudiants et contre celui des salariés. Sans épiloguer, nous pouvons citer Jean-Paul Sartre, «gauchiste enragé», écrivant que : « les fils de bourgeois ont mis la CGT en position de suivisme. ». «Le Monde», journal bien connu pour ses positions révolutionnaires, trouvait notamment la CGT trop réservée, ne cachait pas sa préférence : « pour les méthodes d’action directe des étudiants face aux méthodes des vieux états-majors. ».  «Le journal du dimanche écrivait : « Le drapeau rouge ne choque pas la communauté des adultes lorsqu’il flotte sur la Régie Renault. Mais il la fait frémir lorsqu’il flotte sur le dôme de la Sorbonne. » Et si l’on demandait aux actionnaires ce qui les choque et ce qui les fait frémir ?

 

9. Les acquis de 68, pouvait-on mieux faire ?

Les salaires

On peut d’abord évoquer le SMIC, créé à l’occasion de l’unification de plusieurs dispositifs dont le SMIG. Il est relevé et sera désormais, au moins pour une vingtaine d’années le salaire minimal. On sait qu’aujourd’hui, il est possible de gagner moins que le SMIC...

 

Quant aux acquis salariaux en général, ils furent qualifiés de « revendications alimentaires » et méprisés par les petits-bourgeois.  Aujourd’hui, où le pouvoir d’achat des salariés baisse régulièrement depuis 1983, on aimerait bien une hausse importante des salaires du niveau de celle de 1968 !

 

Une hausse des salaires n’est jamais à traiter par-dessus la jambe. Non seulement parce qu’elle correspond à une nécessité pour les salariés, mais aussi parce qu’elle touche au cœur le patronat : plus de salaires, c’est moins de plus-value. A l’heure où s’érige en dogme l’idée de ne pas augmenter les dépenses pour le travail vivant (ce qu’ils appellent le coût du travail), où tout est fait par les médias, les spécialistes, les hommes politiques pour que pouvoir d’achat ne corresponde pas à salaire, il paraît évident qu’en mai 68, on a touché aux fondamentaux...

 

La reconnaissance de la section syndicale

C’est également un acquis très important. Il s’agit d’une réelle possibilité d’expression donnée aux salariés et à leurs représentants. C’est d’ailleurs une disposition pas toujours facilement appliquée, qui dépend souvent du rapport de force. La protection des délégués du personnel n’a pas toujours été respectée, on se souvient en particulier, dans les années 80, de l’épisode des dix de Renault, jetés comme des malpropres de la Régie, malgré leur statut.

 

Quels obstacles ?

Un obstacle important a déjà été pointé : du fait des manœuvres des réformistes de gauche et du pouvoir, aucune réelle jonction entre le mouvement universitaire et celui des salariés ne s’est produite.

 

Jusque dans sa stratégie de la provocation, le pouvoir a agi intelligemment. Il concentra sur le mouvement étudiant les diverses actions de la police, et au final, cela paya. L’hebdomadaire gaulliste «Notre République» put ainsi écrire : « MM Sauvageot et Cohn-Bendit ont été pour la majorité sortante des agents électoraux très efficaces. »

 

Il n’y a pratiquement pas eu d’incident lors des manifestations ouvrières, et la CGT et le PCF n’en étaient pas peu fiers, y voyant la preuve de la maturité du mouvement ouvrier.

 

Pourtant, cela faisait aussi partie de la stratégie du gouvernement. Car personne ne peut nier que l’absence ou non d’incidents lors d’une telle démonstration de masse ne dépend pas que des organisateurs et des manifestants. Sans doute aurait-il été possible au pouvoir de glisser des provocateurs dans les cortèges de salariés ou d’ordonner à la police de charger dans le tas, comme elle le fait aujourd’hui avec les lycéens. Sans doute aurait-elle rencontré une opposition soudée, organisée, mais... Le pouvoir trouva plus facile et plus efficace de ne lâcher ces provocateurs que parmi les étudiants. Ils avaient beaucoup moins de chances de se faire prendre, d’être révélés. Imaginons que le service d’ordre de la CGT ait capturé un inspecteur de police en civil en train de casser une vitrine ou de jeter des projectiles sur ses collègues en uniforme...

La stratégie du PCF

Il nous faut maintenant nous intéresser au mouvement ouvrier, et il n’est possible de le faire qu’en étudiant le rôle des organisations révolutionnaires de l’époque, c’est-à-dire le PCF et la CGT. Nous savons que la seule classe par essence révolutionnaire, dans la société capitaliste, est le prolétariat, car, ainsi que Marx et Engels l’ont expliqué, tout le fonctionnement de la société repose sur lui, et il n’a à perdre que ses chaînes.

 

Le PCF avait une marge de manœuvre étroite, du fait du comportement des uns et des autres, bien sûr, mais aussi à cause de sa stratégie. Il devint clair, après Charléty, que la perspective d’un gouvernement d’union de la gauche s’éloignait à grands pas. Or cette «union de la gauche» était déjà en 1968 la seule voie de passage au socialisme qu’envisageait le PCF. Cette stratégie avait été, à l’aube de 1936, un moyen de répondre à la menace des ligues et de l’ultra-droite. L’union des forces de gauche contre le fascisme était une réponse adaptée, qui porta ses fruits un temps, puisque avant son arrivée aux affaires en 1940, grâce à l’essentiel de la bourgeoisie, le fascisme dut reculer en France.

 

A partir de 1945, la situation n’avait plus rien à voir. La menace fasciste n’existait plus. L’expérience montrait qu’aucune raison ne permettait de faire confiance aux sociaux-démocrates : le ministre socialiste Sérol avait interdit le PCF en 1939, presque tous les députés de la SFIO avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 et le président du conseil Ramadier céda aux instances américaines et renvoya les ministres communistes de son gouvernement en 1947. Pour autant, le Parti communiste ne changea pas de stratégie, luttant durant toute la période de la IVème République contre les combinaisons de 3ème force (centre et SFIO), allant même jusqu’à donner imprudemment ses voix au gouvernement dirigé par Guy Mollet, le secrétaire général de la SFIO, comportant des ministres de tous horizons, lors du vote des pleins pouvoirs en 1956.

 

L’arrivée au pouvoir de De Gaulle en 1958 ne changea non plus rien à l’affaire au contraire. Tout ce que tenta alors, du point de vue politique, le PCF, c’est la constitution d’un gouvernement d’union de la gauche s’appuyant sur un programme fortement anticapitaliste. On connaît le résultat : jetant aux orties le programme, profitant de l’alliance électorale avec le PCF pour se refaire une santé, le PS de Mitterrand parvint au pouvoir pour appliquer une politique qui ne dérangeait en rien le capital. En s’arc-boutant sur ses positions électorales, en renonçant aux idées révolutionnaires, le PCF paracheva son évolution et devint un conglomérat d’élus n’ayant plus rien à voir ni avec le prolétariat ni avec le marxisme.

       Existait-il une situation révolutionnaire ?

Jean-Paul Sartre, qui eut enfin en 1968 l’occasion d’être par procuration le jeune qu’il aurait voulu être, avait accusé dans son périodique «Les temps modernes» les communistes d’avoir refusé de «faire la révolution» que les événements lui auraient apportée sur un plateau d’argent. Il faisait le lien avec, selon lui, la première occasion manquée du PCF, qui n’avait pas tenté de prendre le pouvoir par les armes en 1945.

 

Ce que proposait donc Sartre, c’était l’insurrection et la guerre civile. Il était d’ailleurs relayé par tous ses amis étudiants qui refusèrent de participer à quelque manifestation commune avec la classe ouvrière si on ne se dirigeait pas vers Matignon ou l’Elysée.

 

On l’a vu, le rapport de force créé en 1968, s’il permettait des victoires, et la classe ouvrière en a obtenu une grande, ne permettait  pas d’aller plus loin.

 

       Pour qu’une situation soit révolutionnaire, elle doit non seulement l’être objectivement, mais elle doit aussi l’être subjectivement. C’est-à-dire qu’il est nécessaire que la classe ouvrière veuille consciemment le changement de régime. Or, si le ras-le-bol du régime gaulliste était certain, s’agissait-il pour autant d’une remise en cause du régime capitaliste ? Les évènements ont montré que non.

10.    En guise de conclusion

Pourquoi nous rabat-on les oreilles avec 1968 ? Pourquoi les médias nous abreuvent-ils quotidiennement avec la redécouverte de l’action des  étudiants et d’eux seuls ?

 

Que présente-t-on comme révolutionnaire aujourd’hui ? la liberté de parole, la soi-disant libération sexuelle, les ONG, l’humanitaire (merci l’ancien soixante-huitard Kouchner), c’est-à-dire tout une liste de démarches qui consistent d’abord en l’acceptation de la société capitaliste. Tout pour continuer de nous tromper sur ce qu’est la révolution et ce qu’elle n’est pas et surtout pour ne pas nous donner un seul instant à penser que la classe potentiellement révolutionnaire, c’est la classe ouvrière.

 

On se sert de 68 pour bannir dans les têtes toute idée de révolution. Il n’est qu’à regarder l’histrion Cohn-Bendit, présenté par certains comme l’archétype du révolutionnaire, qui nous dit qu’il faut oublier tout ça, tout en se congratulant avec l’ancien préfet de police de 68 Maurice Grimaud.

 

Glucksman, l’un des «nouveaux philosophes», héritier des étudiants maoïstes de 68, est un ami politique de Sarkozy, tandis que son compère Lévy est de la garde rapprochée de Royal. Pour nous expliquer leur opposition aux «idées de 68» sans évoquer le prolétariat, de peur de nous donner des idées, les gens de droite ont d’ailleurs un peu de mal. Ainsi, dans une interview très récente au «Parisien», Hervé Novelli, ministre de Fillon, nous explique qu’il y avait en 68 un courant marxiste pas intéressant du tout et un courant libertaire, lui, très intéressant.

 

Mais c’est surtout l’ampleur, la force et les résultats du mouvement des salariés en 68 que l’on veut absolument nous cacher. A l’heure où il est de bon ton de parler de la Révolution et du communisme comme des valeurs dépassées et meurtrières, rappeler que le prolétariat est la seule classe révolutionnaire, qu’à trop le chatouiller parce qu’on le croit endormi ou mourant, on peut le faire se lever, ce n’est pas bien opportun pour nos penseurs du consensus et des joies du marché. A l’heure où il faut «réhabiliter l’entreprise», où rien n’est possible pour financer nos salaires, où des dirigeants syndicaux n’ont que le mot «dialogue social» à la bouche, rappeler ce que les salariés ont obtenu en 68 lorsque l’on « négocie » en s’appuyant sur dix millions de grévistes, c’est sûr, ça fait désordre...

 

A propos de Mai 68 :

 

A lire : Mai 68 chez Renault

Témoignages : Mai 68 dans un bureau de Poste parisien

                Et : Extraits d’un article publié par : le militant CGT des industries chimiques

                Et : En mai 68, j'étais salarié à la SAVIEM-Blainville dans le Cavados

 

 

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