Gantry 5

 

N° 869 16/04/2024  Le 22 mars dernier, le Monde publiait un article au titre éloquent : « Main invisible du marché », croissance… les dernières croyances de l’Occident. Il faut entendre par Occident, libéralisme en sachant que ce dernier est au capitalisme, ce que furent les Saintes écritures et leurs exégèses au pouvoir de la Sainte Église apostolique et romaine. Marx avait déjà été sensible à cet aspect théologique de la pensée justificatrice du capitalisme, n’écrit-il pas : « Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ! »

La Loi est constamment rappelée par les grands prêtres modernes que sont les économistes de plateaux télé et radio lors de chroniques incisives (ah ! les chroniques de Marc Sylvestre hier ou Dominique Seux sur France Inter, un must, avec un débat contradictoire, pluralisme oblige, le vendredi avec un « réformé »). Ils s’effraient des déficits budgétaires, du manque de compétitivité des entreprises, lié aux lourdeurs du Code du Travail, se réjouissent des profits des entreprises françaises car le profit est promesse d’embauches, déplorent le manque de « culture économique » des Français qui ne comprennent pas les nécessités de la mondialisation, chantent les louanges des grands patrons qui réussissent et sont affrontés aux jalousies et mesquineries des envieux, etc.
En un mot, un vrai festival de lieux communs au cœur duquel la figure tutélaire du Marché (qui a toujours raison) trône en majesté. Pour autant, il ne faut pas penser que ces économistes vulgaires détonnent par rapport à ceux qui œuvrent dans les lieux de savoir académique. La sophistication des modèles économiques mathématisés à l’envie conduit à des conclusions renversantes qui établit, par exemple, l’efficacité des marchés s’ils ne sont pas perturbés par d’inconséquentes actions des autorités ou bien la nécessité de maîtriser le coût du travail ou encore la nécessaire mise sur le marché d’une partie de la protection sociale, finalement du domaine assurantiel dans lequel excelle de grands groupes performants.
Comme en religion, tout est asséné par l’officiant derrière son micro ou derrière ses graphes et triples intégrales mathématiques, rien n’est prouvé, ni expliqué. La tautologie cloue le bec aux incrédules : le déficit public augmente parce que les dépenses augmentent plus vite que les recettes, la croissance ralentit parce qu’il y a moins d’activités, le marché accueille favorablement les dernières décisions gouvernementales parce qu’il les juge favorables… Credo quia absurdum ! (Je crois parce que c’est absurde)
Comme dans le contexte d’antan de prégnance politique et sociale des religions, la machine à décerveler fonctionne à plein régime et les pensées dites alternatives ont de moins en moins de droit de citer dans les grands médias, domaines réservés à la pensée orthodoxe.
Toute cette machinerie est conçue pour le service de la classe capitaliste – entendez les  propriétaires des moyens de productions de biens et services, des grandes institutions financières privés – ce qui permet tout simplement d’asseoir son hégémonie sur les sociétés. Nous réfutons ici la thèse du complot puisque tout est dit en permanence par la classe possédante aux populations et particulièrement aux travailleurs au sujet de la marche du monde vue, dépourvue de toute transcendance.
Si l’absence de transcendance constitue une grande différence avec les religions, il n’empêche que le libéralisme possède ses Totem (le Marché, l’Individu, la Valeur) et son Tabou : le profit est le fruit de l’exploitation de la force de travail, exploitation mesurée par la différence entre la valeur d’échange de la marchandise et le prix de la force de travail (salaire) inférieur alors qu’en dernière analyse la valeur de la marchandise ne s’explique que par le travail qui s’y applique.
Les desseins de Dieu sont impénétrables et Leibnitz s’est retroussé les manches pour démontrer qu’en définitive, quels que soient ces desseins, nous étions forcément sur la bonne trajectoire pour les atteindre. Pour le capitalisme, les choses sont moins claires : certes, il faut faire des profits mais pourquoi faire ? Des profits demain et conserver sa position sociale car comme le remarque Marx, le capitalisme est une forme totale qui inclut des relations sociales, elles aussi reconduites entre exploiteurs et exploités. Reproduction à l’identique, donc, avec dans le cadre de lutte (secondaire) entre capitalistes, des concentrations de capital en mesure de faite plus de profits. Et ce jusqu’à une forme suprême du capitalisme dans le cadre d’un mode impérialisme qui enclenche des conflits internationaux entre capitalistes et que les peuples paient.
Au risque d’être accusé de décliner ici un petit bréviaire marxiste, il convient aussi de relever une grande angoisse existentielle du capital : la baisse tendancielle du taux de profit. Très disputée d’un point de vue macroéconomique, cette thèse gagne en crédibilité en terme microéconomique, les analystes financiers, curés de campagne de la religion capitaliste, scrutent les comptes des entreprises pour vérifier leurs capacités à conserver leur « profitabilité ».
Dans une époque, marquée par les changements climatiques liés en grande partie à deux siècles de développement capitaliste, la question de la finitude, propre à tous, se pose pour ce système. Un marxiste américain ironisait en notant que la fin de « l’Humanité est plus plausible que celle du capitalisme[1] ». Et de fait, bien que documentés depuis au moins le début des années 80, les risques climatiques n’ont pas été pris en compte tant qu’ils sont devenus avérés. Et pour combattre le fléau, la première grande idée : la mise en place d’un Marché mondial du droit à polluer !
Bref, même dans une situation d’urgence pour l’Humanité, les solutions propres à dégager des profits sont mises en avant. Le secteur financier se met à l’éthique et engrange des milliards en finançant des projets éoliens ou solaires grassement subventionnés, la course aux minerais stratégiques car utiles à ladite transition énergétique aiguisent les appétits, les projets de gigantesques usines pour fabriquer les piles électriques foisonnent d’autant que les aides d’États (en concurrence) sont promises…
Sauver l’Humanité doit demeurer une affaire profitable comme l’exige la « rationalité » économique propre au système capitaliste. A défaut de sortir de cette ornière capitaliste, il sera à craindre que bien vite que pour l’Humanité, Ite missa est (la messe soit dite).
[1]. Citation attribuée à Fredric Jameson, et Slavoj Žižek
 
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