Gantry 5

 

N° 984 29/06/2026 Le budget 2026 de la Recherche et de l'Enseignement supérieur et les coupes budgétaires ayant suivi ont été mal accueillis par les personnels de la recherche scientifique. A l'appel de leurs syndicats, ils ont manifesté le 11 juin devant le Ministère. Pour éclairer les enjeux, Communistes-Hebdo a posé quelques questions à Patrick Boumier co-secrétaire général du Syndicat National des Travailleurs de la Recherche Scientifique : SNTRS-CGT
 
Question 1 : Le 11 juin, avec une large intersyndicale, les militants du SNTRS-CGT ont manifesté devant le MESR à propos du budget. Pourrais-tu nous faire le point à ce sujet ?
 
S’agissant d’une première action ciblée sur les organismes nationaux de recherche (ONR), l’intersyndicale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) était focalisée sur la question ô combien importante des frais différenciés pour les étudian.tes extra-communautaires. La question des ONR est fondamentale parce que leur statut national et leurs missions nationales sont dans le collimateur des gouvernements succéssifs. Nous nous sommes restreints aux organisations syndicales (OS) dites représentatives, malgré ma proposition d’élargir à toutes les OS présentes dans les Établissements Publics Scientifiques et Techniques (EPST). La question du budget a effectivement été mise en avant, du fait de la situation financière dramatique dans laquelle se trouvent dorénavant les ONR (et les Universités, bien-sûr). Nous avons décidé de lancer un cri d’alarme officiel sur la question. Le SNTRS-CGT a été à l’origine de cette action, déclinée aussi en région, et le plus grand nombre de drapeaux présents devant le ministère étaient bien ceux du SNTRS. Pour différentes raisons, non politiques, la préparation de cette action ne fut pas optimale ; seuls trois journalistes étaient présents. Une nouvelle action, cette fois embrassant toute l’intersyndicale de l’ESR est en discussion pour le 7 juillet, en marge de la tenue du CNESER1, mais nous devrons amplifier considérablement la mobilisation dès la rentrée. La question du budget, et donc de l’emploi et du fonctionnement des unités de recherche, restera brûlante tant que le gouvernement maintiendra son économie de guerre. Le cas du CNRS illustre l’ampleur des attaques : une simple reconduction du budget 2026 en 2027 ne permettrait pas à l’organisme de maintenir son fonctionnement actuel, puisque cette mesure se traduirait par un déficit « structurel » de 150 à 200 M€ ! Et comme la trésorerie mobilisable a été réduite à néant du fait de la compensation de ce déficit provoqué sur les deux dernières années, le CNRS devrait alors tailler dans les dépenses, probablement à tous les niveaux, de l’emploi à la réalisation de recherches, en passant par le gel d’opérations immobilières ou autres. Et le gouvernement parle de nouvelles économies… Sans rupture et changement de cap, tous les champs de l’ESR ont un souci existentiel à se faire. L’organisation collective sur des bases claires est plus  que jamais à l’ordre du jour.
 
Question 2 : La recherche fait l'objet de beaucoup de discours, mais sans pour autant suivis d'effets. Quelles sont les revendications majeures du SNTRS-CGT ?
 
Les discours de soutien de la Recherche scientifique par les gouvernements successifs se heurtent au fait de la stagnation de l’effort de recherche relatif au PIB. Ah les chiffres…. Quand on ne les manipule pas, ils sont implacables ! Alors, les politiciens nous promettent une trajectoire, sous forme de loi de programmation pluriannuelle, la LPR2, combattue par la CGT, notamment pour ses insuffisances budgétaires et pour ses aspects d’individualisation des rémunérations.
Le SNTRS-CGT revendique avant tout l’abrogation des lois successives de restructuration de l’ESR (LRU3 de 2007, ordonnances de 2028, LPR de 2020), et en corollaire, la suppression de l’Agence Nationale de la Recherche et du HCERES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur).
Le SNTRS-CGT exige que l’État assume sa fonction d’employeur des fonctionnaires d’État : outre la non prise en compte de l’augmentation de la masse salariale liée aux promotions des agent.es (le glissement vieillissement technicité), l’État impose aux organismes de recherche de prendre en charge toute évolution, que ce soit pour les maigres revalorisations du point d’indice, pour le compte d’affection spécial, le CAS pensions, et, à présent, pour la protection sociale complémentaire (PSC). Au mépris de ses engagements, et nous considérant comme des sous-fonctionnaires, l’État cherche à nous rouler, en exigeant de nos organismes le puisement dans leurs fonds de roulement. C’est inacceptable à la fois sur le principe et sur les rôle et composition des fonds de roulement.
Au niveau du pilotage, nous exigeons :
- La suppression des zones à régime restrictif (ZRR ; voir la question 3 ci-après).
- La mise à l'arrêt des outils de pilotage de type COMP100%, PEPR4 et autres déclinaisons des PIA5, aujourd'hui cadrées par le programme France2030, sous l’égide du SGPI6.
- Le remplacement des agences de programmes par des missions de recherche interdisciplinaires confiées aux Organismes nationaux de recherche (ONR).
- La fin de la régionalisation et de la mise en concurrence des territoires organisés selon les bassins d’emploi.
- La suppression des fondations et filiales privées gérant des fonds destinés à la recherche. Ce sont des intermédiaires dont les missions pourraient être réalisées par des services publics sans but lucratif.
- L’arrêt des montages de start-up par les ONR et les universités faisant de la sous-traitance au profit du privé. Ce n'est pas leur rôle, cela dévoie une partie de l'argent public à des fins mercantiles, ne profite pas à l'emploi scientifique dans le privé et aboutit au désinvestissement des entreprises françaises à la fois en termes de recrutement de chercheurs et de prise de risque financier.
- La suppression des sociétés d'accélération du transfert de technologies (SATT), régulièrement renflouées par des fonds publics, sans aucune présentation de plan de financement.
Au niveau des financements :
le SNTRS-CGT évalue les besoins de financements supplémentaires à 13 milliards d’euros sur 4 ans. Cela correspondrait à une augmentation progressive vers le quasi doublement du financement annuel de la recherche. Il faut abonder les crédits récurrents des laboratoires, à tripler sans attendre. Ces budgets doivent permettre aux laboratoires de bénéficier des financements de base nécessaires à leur politique scientifique. Le financement par appels à projets (AAP) doit être limité aux grandes actions nécessairement mutualisées du fait de leur taille ou de leur durée (spatial, grand équipement...) avec une sélection des projets réalisée par des pairs et fondée sur une prospective scientifique réalisée par la communauté scientifique. Par ailleurs, nous exigeons :
- l’augmentation du point d'indice (afin de rattraper la perte réelle de pouvoir d'achat et pour l'attractivité des métiers de la recherche).
- la suppression du crédit d’impôt recherche et le transfert de fonds d’un montant équivalent vers les ONR et les universités.
Au niveau de l’emploi (statut, carrière), nous exigeons :
- la mise en place d’un plan de titularisation des personnels précaires et la mise en œuvre d’un plan pluriannuel de créations d’emplois de fonctionnaires dans tous les corps. Il est indispensable d’augmenter les effectifs de titulaires se consacrant à la recherche, de manière à réduire au strict nécessaire la proportion de l’emploi de contractuels. Cela correspond a minima à l’équivalent de 50 000 emplois à temps plein recherche supplémentaires sur 4 ans.
- Le maintien du statut de chercheur/chercheuse à temps plein, avec recrutement exclusif sur concours national.
- La révision du mode de calcul des possibilités de promotion, aujourd’hui indexé sur le nombre d’entrant-es. Le ratio promu sur promouvables doit permettre une carrière linéaire avec deux grades au maximum par corps et une amplitude minimale de carrière passant de 1 à 2 dont la moitié du gain indiciaire est acquis durant le premier tiers de la carrière. Le déroulé de carrière de tous doit être a minima sur deux grades. Le rôle et les prérogatives des Commissions Administratives Paritaires (CAP) doivent être rétablis en matière de promotion. De la même manière, il faut garantir le droit à la mobilité des agent-es en replaçant les CAP au cœur des dispositifs, cela suppose la remise en cause de la loi de transformation de la fonction publique de 2019. La qualification et la classification constituent un socle commun des revendications fondamentales de la CGT.
- La suppression des régimes de primes RIFSEEP et RIPEC, avec une uniformisation du pourcentage de la prime pour tous les corps, avec comme objectif de passer à 30% de la rémunération globale brute, avant intégration dans le salaire.
 
Question 3 : Dans la dernière période, de nombreux problèmes de liberté sont apparus avec la multiplication des Zones à Régime Restrictif7 (ZRR). Quels sont les enjeux liés à ces ZRR ?
 
Un outil politique en plein développement contre les libertés académiques est constitué par les ZRR. Créées, en principe, dans un but de protection du potentiel scientifique sensible, elles sont en réalité une militarisation de nos laboratoires avec l’intrusion de l’autorité militaire. En effet, une fois le label ZRR instauré, l’accès aux bâtiments et les choix des collaborations et des recrutements sont alors soumis à l’approbation du haut fonctionnaire de la défense. En cas de refus, ce dernier n’a pas à se justifier…. La généralisation des appels à projets (voir question précédente) fut le premier étage de la fusée devant mettre le pilotage politique de l’ESR sur orbite. Les ZRR en sont le deuxième, encore plus dangereux, surtout quand le gouvernement met en place l’économie de guerre exigée par le Capital pour assurer sa survie. Le gouvernement n’a certes pas attendu la généralisation des ZRR pour avoir recours à la répression, comme en témoigne l’hospitalisation récente d’un de nos camarades de la FERCSup, suite à son agression lors d’un rassemblement contre les frais différenciés pour les étudiant.es extra-communautaires.
Le SNTRS-CGT est sur le pont afin de recenser et organiser la résistance contre les ZRR et leur généralisation. La pétition du personnel de l’INRIA, initiée par nous, a permis d’obtenir un moratoire de nouvelles labellisations de bâtiments ou laboratoires. Ne soyons pas dupes d’une prétendue prise de conscience du gouvernement, mais il s’agit d’un point d’appui qui en appelle d’autres. Dommage, le 54ème congrès de la CGT n’a pas permis au SNTRS-CGT de défendre son amendement sur les ZRR et sur la militarisation de l’ESR, que la commission des amendements a retoqué…
De façon plus générale, les menaces pesant sur les libertés académiques et les attaques contre les scientifiques sont extrêmement inquiétantes. En présentant sur un plan d’égalité la parole de scientifiques experts sur un sujet donné et celle de contradicteurs non experts, la grande majorité des media transforment la confrontation de raisonnements rigoureux en un simple débat d’opinion. Ainsi, en fonction des influences du moment et souvent avec des intentions polémiques, il est de plus en plus fréquent que des journalistes, des influenceurs, des personnalités politiques s'expriment en dehors de toute démarche scientifique. Le but, purement obscurantiste, est de générer un scepticisme dangereux au sein de la société, comme nous avons pu le constater lors de la pandémie de la Covid-19 ou lors de l’attaque de certains éleveurs ayant muré l’entrée du siège de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), accusant les scientifiques d’instituer des normes inutiles et pénalisantes.
 
Question 4 : Tu as été délégué au 54éme congrès de la CGT à Tours. Un débat assez vif a eu lieu sur la question de la sécurité sociale. Quel est selon toi le fond de ce débat ?
 
En amont du congrès, la proposition de document d’orientation avait recueilli plus de 6.700 amendements, record prouvant que bon nombre de syndicats souhaitaient s’exprimer avec des propositions concrètes. La Sécurité sociale intégrale fut le sujet le plus amendé, dans le cadre de ladite Sécurité sociale professionnelle (SSP) et du Nouveau statut du travail salarié (NSTS), proposé depuis le 48e congrès de Lille en 2006, par les directions confédérales successives. Les débats du congrès sur la question n’ont pu être complètement verrouillés c'est donc logique, contrairement à d’autres sujets. Pour moi, la question du Statut est fondamentale dans ce débat, je veux dire, la question DES Statuts gagnés de haute lutte par la classe ouvrière. La SSP et le NSTS considèrant: nous devons nous habituer à changer d’emploi, donc éventuellement de Statut, nous habituer à alterner des périodes de travail et de chômage. Il s’agit donc d’obtenir des droits individuels qualifiés de transportables, dans une sorte de Statut universel. Je me trompe peut-être, n’ayant pas mis dans mes priorités le temps de relire dans le détail, mais à mon avis notre Sécurité sociale intégrale a justement l’objectif, l’ambition, de couvrir quasiment toutes les situations professionnelles si l’on y inclut les régimes dits spéciaux ou pionniers, et hormis quelques exceptions. Certes, la Sécurité sociale a été bien attaquée, bien pillée, depuis sa création, et sa couverture n’est plus aussi complète, mais elle est encore bien vivante et efficace, n’en déplaise au Capital qui lorgne sur les centaines de milliards d’euros échappant aux circuits spéculatifs. Le combat de la CGT ne devrait-il pas être justement d’organiser le combat en faveur de la reconquête de la Sécurité sociale intégrale ? La SSP et le NSTS vont-ils en ce sens ou vont-ils plutôt vers des systèmes de type « à points », comme la CFDT le revendique concernant les retraites ? Ne faisons pas de procès d’intention, mais posons nous la question sérieusement.
La bataille dans la commission des amendements a permis d’insérer quelques éléments essentiels comme la défense des régimes pionniers de retraite, dans le document d’orientation présenté aux délégué.es du 54ème congrès de la CGT, ce qui est loin d’être anecdotique ! Par contre, la commission n’avait retenu aucune des versions proposées par les syndicats sur la Sécurité sociale intégrale. Heureusement (selon moi), une déléguée de la Fédération des organismes sociaux sélectionnée afin d'intervenir dans la session de défense des amendements non retenus par la commission, a insisté pour mettre au vote des délégué.es l’amendement de son syndicat : il ne s’agissait pas moins de remplacer le paragraphe introductif de la partie SSP/NSTS du document d’orientation, par le rappel de la défense de la Sécurité sociale intégrale, plus précisément en ces termes : "la CGT revendique le 100 % Sécu, c'est à dire une sécurité sociale unifiée couvrant 100 % des besoins, financés exclusivement par la cotisation sociale et gérés démocratiquement par les travailleurs et les travailleuses". La défense orale de l’amendement a insisté sur l’opposition entre des droits collectifs inhérents aux 100% Sécu et la logique de droits individuels inhérente à la SSP. Le vote fut extrêmement serré avec une victoire pour l’amendement de seulement 2 voix d’avance pour 895 votants ; s’en est suivi un vif débat, avec la Direction confédérale essayant de jeter le doute sur l’issue du vote. Mais le lendemain matin, nous avons eu la confirmation en début de session qu’il n’y aurait pas de nouveau vote. Satanés règlements statutaires des congrès confédéraux ! Au bout du compte, nous voici avec une partie du document d’orientation pour le moins incohérente, avec à la fois le 100% Sécu, la SSP et le NSTS, appréciation non partagée par la Direction confédérale, Sophie Binet ayant déclaré dans son discours de clôture que nous voulons les trois... Le comité confédéral national (CCN) de la CGT devra bien définir une position concrète et cohérente de la CGT !
En conclusion sur cette question, je dirais que ces victoires sur les régimes pionniers et sur le 100% Sécu étaient, pour moi, inespérées ; elles constituent une bouffée d’oxygène pour les combats qui s’annoncent !

1 Le CNESER est un organe consultatif présidé par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche ; https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/le-conseil-national-de-l-enseignement-superieur-et-de-la-recherche-cneser-87955

2 LPR : Loi de Programmation de la recherche ; https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/LPR

3 Loi relative aux libertés et responsabilités des universités : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000824315/

4 PEPR : Programmes et Équipements Prioritaires de recherche : https://anr.fr/en/france-2030/programmes-et-equipements-prioritaires-de-recherche

5 PIA ; Programme d'investissements d'avenir ; https://www.info.gouv.fr/actualite/le-programme-d-investissements-d-avenir

6 SGPI : Secrétariat général pour l'investissement : https://www.info.gouv.fr/organisation/secretariat-general-pour-l-investissement-sgpi

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