Gantry 5

 

N° 980 03/06/2026  L'intelligence artificielle IA, fait couler beaucoup d'encre. Elle attise une spéculation forcenée en ce qu'elle semble être un nouvel eldorado du capitalisme. Les centaines de milliards investis aussi bien dans les entreprises géantes du secteur que dans les stars-up et les data-centers donnent le vertige, tandis que les matériaux nécessaires alimentant la fabrication des objets matériels nécessaires au développement de l'IA font l'objet de spéculation, de guerres et d'exploitation sans limite d'une force de travail, en particulier extractive. Nous faisons référence ici à la situation des enfants réduits à un quasi esclavage pour extraire les minerais rares. S'ajoute à ce paysage, une explosion des besoins énergétiques et une surconsommation de fluides de refroidissement et en particulier d'eau, tant les data-centers en sont consommateurs. En ce qui concerne l'emploi, le paysage n'est pas aussi clair que l'annonce dans certains secteurs, de suppressions d'emplois. Par contre la transformation du travail lui-même est en jeu2. A cela s'ajoute la crainte d'un contrôle social généralisé et d'une normalisation de la pensée critique, tant ces développements technologiques sont accaparés et contrôlés en un nombre très restreint de mains au sein d’oligopoles capitalistes géants3. La société Anthropic après une levée de fond de 65 milliards de dollars, notons le demande son entrée en bourse avec une valorisation estimée à 965 milliards de dollars4. Ainsi, se posent incontestablement des questions de société d'une grande importance5 et dont certains considèrent même qu'il s'agit ni plus ni moins que de l'avenir de nos sociétés humaines.
Comme à chaque avancée technologique apparaissant majeure au sens elle bouleverse les pratiques sociales, l'IA est l'objet à la fois d'enthousiasme et de craintes. Il convient donc d'en analyser le contenu et la portée et de le faire en rapport avec les connaissances objectives que nous possédons à ce sujet, sans oublier et cela est fondamental, les rapports sociaux d'exploitation capitaliste liant le travail et le capital. La question ainsi posée renvoie au fait que la mise en œuvre des développements technologiques est intimement liée à la nature des rapports sociaux. Dans le capitalisme à son stade impérialiste avancé, l'IA est conçue comme une destruction de travail vivant, ce qui n'est évidemment pas sans poser problème pour le capital lui-même puisque l'intervention du travail vivant est une absolue nécessité dans le processus de création de valeur et tel un outil de contrôle de la société et de domination dans les affrontements au sein de l'impérialisme comme un outil de la technologie militaire moderne. Si, les réactions contre l'IA peuvent s'apparenter à un refus, on le voit tout particulièrement avec les métiers de la création, c'est qu'il y a en toile de fond le vol des connaissances et des compétences de millions de salariés, vol que s'approprient les détenteurs du capital, qui plus est, en exploitant les petites mains celles-ci par milliers alimentent en données les bases de l'IA. Dans l'histoire du mouvement ouvrier ce type de réactions n'est pas original, en leur temps, lors de la révolution industrielle en Angleterre, les Luddites6 (ou Luddistes) se sont opposés à l'introduction des métiers à tisser. Considérés comme des briseurs de machines, ils réagissaient parce qu'ils étaient dépossédés de leur travail et voués à une plus grande misère. Rappelons qu'ils ont constitué un des fragments de l'histoire et du développement du mouvement ouvrier en Angleterre. La question posée n'est donc pas simplement celle de l'IA comme développement technologique, mais de l'IA comme outil d'exploitation aux mains d'un capital de plus en plus concentré ou de l'IA comme possibilité d'alléger des tâches les plus répétitives afin de se concentrer sur les fonctions créatives manuelles ou intellectuelles.
Dans le système capitaliste, l’IA pourrait avoir pour de nombreuses catégories de travailleurs du tertiaire le même effet que la robotisation de l’industrie pour la classe ouvrière. C'est ainsi, qu'une partie des enfants de la classe ouvrière est venue accroître la population des métiers du tertiaire. Avec l'IA Qu'en sera-t-il de l'avenir de ces métiers ? la question reste posée !
L'IA est donc bien un enjeu de la lutte de classe et son développement ne peut se passer d'une société débarrassée de rapports d'exploitation archaïques de l'homme par l'homme constituant le fondement du système capitaliste.
L'Église Catholique l'a bien compris et il n'est pas étonnant dans ces conditions qu'elle se soit penchée sur la question. Elle vient de le faire en publiant l'encyclique : Magnifica humanitas7. Le Pape Léon XIV, il est interressant de le noter, l'inscrit dans les pas de l'encyclique rerum novarum8 produite il y a 135 ans par le Pape Léon XIII. Cette encyclique a été et continue d'être ce que l'on appelle la doctrine sociale de l'église. Prenant en compte les conditions sociales de la classe ouvrière, l'église s'y est attachée à construire une orientation sociale ne remettant pas en cause les fondements même du système d'exploitation capitaliste. Cette encyclique a servi de base idéologique au mouvement chrétien social et aux organisations syndicales qui en sont nées. En France, La CFTC, comme la CFDT se rattachent toujours à ce courant.
Si l'encyclique Magnifica humanitas fait un constat lucide des enjeux du développement de l'IA et met en garde sur les dangers du caractère privé du développement de l'IA: "Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun." , pour autant, elle ne remet pas en cause la nature du système d'exploitation capitaliste, lui demandant seulement d'être plus humain : " J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale." et d'ajouter : " A l’ère du numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la désinformation, et soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples." Clairement, le profit, rappelons-le, est capitaliste extrait de l'exploitation du travail salarié, n'est nullement mis en cause mais demande un contrôle de l'État. La nature réformiste du texte, comme cela l'était dans Rerum Novarum se noue bien dans cette affirmation.
Aux marxistes de se mettre au travail afin de produire une analyse matérialiste de l'IA et d'aider les révolutionnaires à intégrer ces données dans leur besace militante et idéologique !
 
1 Ce texte a été écrit avec une intelligence humaine
3 Parmi les 15 entreprises dont la valorisation dépasse 1.000 milliards de dollars, six d'entre elles sont liés à l'IA (Nvidia, Alphabet, Microsoft, Broadcom, TSMC, Meta)
4 Les Echos mardi 2 juin 2026
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