N° 977 13/05/2026 À propos d’une interview de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
Interviewée par L’Humanité à l’occasion du premier mais, au sujet notamment des attaques que subit la journée internationale des droits des travailleurs, Sophie Binet y déroule le narratif habituel désormais, celui que l’on trouve aussi dans le projet de document d’orientation du 54ème congrès de la CGT.
L’incompréhension du fonctionnement de la société capitaliste
On y trouve l’habituelle incompréhension du système capitaliste. Ainsi « Encore une fois, le gouvernement capitule devant le MEDEF », alors que le gouvernement ne capitule absolument pas puisqu’il est au service de l’ennemi de classe, la Bourgeoisie capitaliste, il est donc tout à fait dans son rôle en appliquant sa feuille de route. Plus loin on apprend que la remise en cause par les dirigeants de l’État impérialiste français « est une histoire montée de toutes pièces pour que Gabriel Attal lance sa campagne présidentielle et satisfasse les intérêts des lobbys de ces secteurs ». Comme dans le document, on retrouve la notion de lobbies en lieu et place des capitalistes, ce qui implique une lecture hors de la lutte des classes.
Encore plus loin, on peut noter que cette incompréhension donne lieu à un discours tellement creux qu’il débouche sur une contradiction majeure. Ainsi, comme à l’habitude, nous avons droit à la ritournelle sur l’extrême-droite, ennemi principal des travailleurs, en lieu et place du Grand Capital, jamais dénoncé pour ce qu’il est. Et puis, voici la suite : « Oui, les syndicats doivent pouvoir critiquer un parti, un gouvernement, un patron. C’est une de nos libertés constitutionnelles. Le RN confirme qu’il est un adversaire de la démocratie et un allié fidèle du capital. L’extrême droite a d’ailleurs voté avec « Les Républicains » et les macronistes pour tenter de nous voler le 1er-Mai. ». Pêle-mêle, on y trouve une adhésion à la démocratie bourgeoise (nos libertés constitutionnelles) et la tragique erreur habituelle sur le RN allié du Capital alors qu’il est seulement un de ses sbires ; donc, Sophie Binet passe de nouveau à côté du concept de classe dominante. Mais, à la fin on comprend que le RN a voté avec la droite LR ou macroniste, et que c’est donc elle qui a « tenté de nous voler le premier mai ». Pourtant, elle n’est pas l’objet des mêmes attaques que « l’extrême-droite » de la part de la CGT. Il existerait donc des serviteurs du Capital moins dangereux que d’autres, et, comme par hasard, les moins dangereux sont ceux qui sont au pouvoir et démantèlent les acquis de 1945 depuis 9 ans. Une sacrée contradiction !
Les victoires imaginaires
Tout comme dans le document d’orientation, on découvre de grandes victoires de la CGT que l’on peine tout de même à discerner. Dans le document, il est écrit que nous avons empêché Macron de faire voter la réforme des retraites et l’avons obligé à utiliser le 49-3, le fait que la bataille soit perdue n’entre manifestement pas en ligne de compte. Dans l’interview, la secrétaire générale nous explique que « Grâce à l’unité syndicale et politique, nous avons réussi à sauvegarder cent quarante ans d’histoire ouvrière », ce qui est absolument faux, puisque, même sans loi, le gouvernement a enfoncé un coin dans le premier mai chômé et férié en autorisant des petits patrons de la boulangerie et des fleurs à faire travailler leurs salariés.
La confiance dans la démocratie bourgeoise
Nous avons là un nouveau point commun avec le document d’orientation : on pose des revendications de la CGT mais sans évoquer le rapport de force nécessaire pour les obtenir. La lutte de classes est, bien entendu, absente des réponses. Cela donne « Nous réclamons un moratoire sur les licenciements pour protéger notre outil industriel, le temps de trouver des solutions alternatives ». Outre le fait que rien n’est dit sur la façon d’obtenir ce moratoire, il faut noter le bémol final. Il signifie que l’actuel gouvernement pourrait trouver des solutions pour mettre fin aux licenciements massifs et à la désindustrialisation, alors qu’elle est le cœur de sa politique économique au service du Capital. Cette fausse naïveté et ce refus de voir dans l’appareil de Macron des ennemis de classe sont poussés à leur paroxysme. Ainsi, on peut trouver un peu plus haut : « Nous avons besoin d’une vraie stratégie industrielle, il faut pour cela organiser des assises de l’industrie. Cela fait deux ans que la CGT alerte sur la multiplication des plans de licenciement. Aucune réponse n’a été apportée par les cinq gouvernements qui se sont succédé. ». On se demande dans quelle langue il faut dire les choses pour que la direction de la CGT les comprenne enfin. L’État est un instrument de la classe dominante, et plus précisément, parce que nous sommes au stade impérialiste, du Capital financier. Les gouvernements sont tous à son service. Il n’a donc aucun intérêt à arrêter la désindustrialisation et les licenciements !!!
La demande de la tenue d’assises de l’industrie ou même leur existence ne changera rien à l’affaire. Elle confirme seulement l’adhésion totale au système de la direction de la CGT et son refus d’envisager le rapport de force, elle traite le gouvernement comme un partenaire, c’est l’illustration même du « dialogue social ». Il en est de même pour cette information « majeure » : « J’ai adressé ce matin un courrier en ce sens au premier ministre. », à propos des licenciements. Mais que fera Lecornu de ce courrier ? Il l’archivera s’il ne le jette pas directement à la poubelle !
La dérive vers la collaboration de classe
Cette intégration au système va jusqu’à prendre des formes qui peuvent surprendre pas mal de militants de la CGT. A la question : « Le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, est-il un bon interlocuteur ? », la secrétaire-générale de la CGT répond : « Oui, c’est un changement salutaire par rapport à son prédécesseur. », ce qui ne semble d’ailleurs pas choquer le journaliste de L’Humanité. Nous peinons tout de même à discerner un changement de politique, mais pas à voir que la conception de la direction de la CGT n’est pas la lutte des classes, mais bien la collaboration de classes.
Les illusions sur le concept de gauche
A propos de la référence à 1936 et au Front populaire, Sophie Binet n’évoque pas en détail le mois de juin, les grèves massives, les usines à l’arrêt, mais s’en tient à « En 1936, nous n’avons pas eu Hitler mais le Front populaire parce que la gauche était unie et porteuse d’une alternative sociale. ». C’est oublier la pause, la non-intervention, la répression des grèves de novembre 1938. C’est oublier que la Chambre du Front populaire a ratifié ultra majoritairement (à l’exception des communistes et d’Henri de Kérillis) les accords de Munich et qu’elle a activement contribué au vote des pleins pouvoirs à Pétain. Nous avons eu Hitler quatre ans après. C’était reculer pour mieux sauter.
Plus loin, nous avons droit à « La gauche doit redevenir le parti de la classe du travail ». On se dit : mais quelle bouillie dans la tête des dirigeants de la CGT ! La gauche n’est pas un parti. C’est une notion parlementaire dénuée de contenu de classe. C’est l’idéologie sociale-démocrate d’une meilleure répartition des richesses rendant le capitalisme moins inégalitaire en clair rendant l’exploitation plus supportable.
La fixation sur l’extrême-droite : encore une analyse hors du réel et des outils de la lutte des classes
Pour finir, voici ce que nous dit Sophie Binet sur sa ritournelle de la soi-disant internationale d’extrême-droite : « Quels points communs entre Poutine, Trump et Netanyahou ? Ils sont d’extrême droite, bombardent des civils et démantèlent le droit international pour le remplacer par la loi du plus fort, ou plutôt du plus riche. ». Macron a récemment contribué à tuer des civils au Mali. Le roi du Maroc, le chef des Émirats Arabes Unis et Kagame, du Rwanda, tuent des civils eux aussi, mais, ils ne sont peut-être pas d’extrême-droite, comme la définition tarde, on ne peut pas savoir. Zelinski, ce fantoche entouré de nazis, n’est-il pas d’extrême-droite ? Il faut évidemment rappeler que mettre Poutine et Trump dans le même camp est une aberration qui ne permet surtout pas de comprendre les contradictions internes au capitalisme et les affrontements entre blocs impérialistes rivaux, c’est-à-dire le réel aujourd’hui, au stade impérialiste. Par ailleurs, comme le disait en 2024 Pavel Blanco Carrera, premier secrétaire du CC du Parti Communiste du Mexique : « Ni les victoires de Trump n'ont signifié l'avènement du fascisme, ni ses défaites un triomphe populaire. Ce qui est clair, c'est que la politique impérialiste commune, malgré ses nuances, aux Démocrates et aux Républicains est restée inchangée. L'impérialisme du parti démocrate a été blanchi, et le triomphe de Biden a signifié une intensification des politiques anti-migrants, le début de la guerre impérialiste et la complicité avec le génocide palestinien. ». Et d’ajouter : « Pour les communistes, pour la théorie marxiste-léniniste, l'abus de concepts tels que le fascisme ou leur utilisation inappropriée est inadmissible ; les crimes et la barbarie de l'impérialisme ne sont ni minimisés ni atténués au point de ne pas les qualifier inexactement de fascisme. ».
Puis, il faut tordre le cou une fois de plus à ce mythe du droit international. Ce que Fiterman appelait les « valeurs universelles » n’existe pas. Rien n’est garanti par des règles de droit, au niveau d’une nation comme au niveau international, car ces règles évoluent en permanence au gré du rapport de force. Le « droit international » a toujours été le droit de l’impérialisme dominant, largement tempéré du temps où l’URSS existait et où un tiers de la planète vivait dans des pays socialistes ou en voie de l’être, mais cela est fini depuis 35 ans. La loi non pas du plus riche, mais des possesseurs des moyens de production et d’échange, c’est le droit international depuis que cette notion existe.
L’autre mythe est celui de l’attitude du patronat. On apprend que les patrons : « semblent développer leurs relations avec le RN. C’est une rupture majeure depuis 1945 […] Le Medef fait primer ses intérêts économiques sur l’impératif démocratique ». Mais quand donc le patronat a-t-il fait autre chose que « faire primer ses intérêts économiques » ? Quand donc le Capital a-t-il eu d’autres raisons de taper sur le travail vivant que la baisse tendancielle du taux de profit ? Quand donc la classe dominante n’a-t-elle pas utilisé tous les courants idéologiques à son service pour faire appliquer sa politique ? C’est simplement que, face à la l’usure des partis politiques qui se sont succédé au pouvoir le RN offre la possibilité de gouverner le pays au service des intérêts de la classe dominante. Un tel acharnement à vouloir expliquer les choses autrement que par les rapports de classe, en contradiction avec eux laisse pantois.
À propos d’un document du CNTPEP-CGT
Le Comité National des Travailleurs Privés d’Emploi et Précaires de la CGT a publié un texte réagissant à la proposition de document d’orientation pour le 54ème congrès. Il s’agit, pour les dirigeants du CNTPEP, de rassembler : « quelques éléments d’analyse et de compréhension sur plusieurs points clés », ils précisent également : « Il ne s’agit pas de positions à suivre, encore moins d’une ligne imposée : ce ne sont que des repères, des outils de lecture, des pistes de réflexion pour éclairer le débat. ».
Le texte analyse brièvement, dans l’ordre, le préambule, les parties 1, 2 et 3, puis nous avons une conclusion et des fiches argumentaires. Ce texte étant public, nous nous permettons d’en proposer des éléments d’analyse, dans le cadre d’un débat fraternel avec tous ceux qui veulent développer un syndicalisme de classe.
Un texte pointant un désaccord essentiel avec le document d’orientation : le choix de la lutte
Précisons tout de suite que c’est nous qui utilisons le terme de désaccord. Il n’est pas dit explicitement dans le texte du CNTPEP, qui, nous le verrons, est par ailleurs assez contradictoire. Chacun, à la lecture, pourra déterminer s’il s’agit ou non de désaccord. On peut penser, en tout cas, que le texte comporte un certain nombre de critiques, au sens usuel du mot, et le plus souvent sur le même thème.
S’agissant du préambule, voici notamment ce que dit le texte : « Le Document constate la violence sociale mais ne dit pas clairement que cette violence exige une stratégie d’affrontement. La période n’appelle pas seulement à “renforcer le syndicalisme”, elle impose de reconstruire un rapport de forces, de remettre la lutte des classes au centre et de préparer la capacité collective à mener des mouvements reconductibles. ». Il entame ainsi une préoccupation majeure sur le rôle d’organisation des luttes, sur la nécessité de la riposte qui parcourt l’ensemble du texte.
Ce que nous appelons le désaccord se précise dans le commentaire sur la première partie consacrée de manière inédite (pour une première partie) au renforcement de la CGT : « La CGT doit être une organisation solide, claire et accessible. Mais rien de tout cela ne peut suffire si l’organisation ne se met pas au service d’une stratégie de lutte. L’organisation n’est pas une fin : elle est un outil. Construire des syndicats plus vivants n’a de sens que si cela sert à animer des luttes. Revoir les UL n’a d’intérêt que si cela renforce l’interprofessionnel de terrain. Multiplier les formations n’est utile que si elles préparent à mener des batailles, à construire des AG, à tenir des piquets, à résister aux pressions patronales. ». Ce rappel que la CGT doit être un syndicat de lutte, qui a pour mission d’organiser ces luttes, est plus que salutaire. Cela rejoint, même si, là encore, ce n’est pas exprimé, notre préoccupation lorsque nous avons analysé cette partie. Nous nous étions alors étonné que le renforcement de la CGT soit évoqué avant de définir son rôle, ses buts, sa stratégie. Nous avions écrit que renforcer la CGT pour renforcer la CGT n’a pas de sens, sauf pour continuer à faire tourner à vide une machine ne fonctionnant que pour elle-même, au grand bonheur des gens qui n’y sont que pour obtenir et conserver une sinécure. Si le texte du CNTPEP ne va pas aussi loin, n’abordant ni la machine qui tourne à vide, ni les sinécures, il fait tout de même un brin de chemin avec nous en disant que « l’organisation n’est pas une fin ; elle est un outil ».
Sur la question des syndicats professionnels de territoire, le texte va encore plus loin dans la critique : « Tout le passage sur les “syndiqués isolés” et sur les “syndicats professionnels en territoire” doit être pensé dans cette logique : l’objectif n’est pas d’administrer les isolés, mais de les intégrer dans un espace collectif où ils peuvent lutter et se sentir partie prenante d’un mouvement. Si la réorganisation devient un substitut à la stratégie, elle détourne la CGT de son rôle historique. Si elle se met au service d’une orientation combative, elle devient un levier puissant. ». Il faut noter, en particulier, le risque pointé de détourner la CGT de son rôle historique. Pour le Parti Révolutionnaire Communistes, ce risque est plus que réel, c’est la volonté affichée clairement par le document d’orientation et si c’est proclamé dans le document, cela fait des années que les directions de la CGT organisent ce détournement, mais, jusqu’à présent, sans jamais l’écrire. Structure dépendant de la confédération, le CNTPEP ne peut probablement pas se permettre de dire que le détournement est à l’œuvre. Mais sur la question des syndicats de territoire, et des UL, les camarades semblent bien avoir perçu que tout cela n’est qu’une opération politicienne visant à utiliser les « syndiqués isolés » pour peser sur les votes internes.
Pour ce qui est de la deuxième partie, le texte du CNTPEP rappelle quelques fondamentaux : « Aucune conquête sociale n’a jamais été arrachée par la seule démonstration de son utilité : c’est le rapport de forces qui décide. Les congés payés, la Sécu, les conventions collectives, les retraites, les droits syndicaux sont nés dans des moments de mobilisation massive et de ruptures assumées. ». Puis, il enfonce le clou et, cette fois, on peut dire que la critique ou le désaccord est explicite : « L’enjeu n’est pas seulement de dire ce que nous voulons : c’est de dire comment nous comptons le gagner. Or le Document, sur ce point, reste dans l’implicite. Il décrit les objectifs sans décrire le chemin. Il énonce sans articuler. Il revendique sans planifier l’offensive. Si nous voulons réellement réindustrialiser, garantir des salaires dignes, retrouver une retraite à 60 ans ou reconstruire les services publics, nous devrons créer les conditions d’un affrontement social qui contraigne le patronat et les gouvernements. Les revendications ne sont pas seulement un horizon : elles doivent être des objectifs de bataille. ». Il faut être conscient qu’il s’agit, même implicitement, de la remise en cause de la stratégie qui est celle de la direction confédérale de la CGT qui tient en quelques mots : « pas de lutte ». Les camarades ne vont pas jusqu’à dire que tout cela est logique que la stratégie proposée au 54ème congrès est de s’occuper d’autre chose que de la lutte des classes, mais, tout de même, ils ne semble pas réjouis outre mesure par l’activité passée de la direction, ni par ses propositions exprimées dans le document d’orientation.
Concernant la troisième partie, celle qui permet le plus de comprendre la volonté politique de la direction de la CGT, de comprendre le mieux pourquoi nous disons que le document est inamendable, la critique continue, mais les camarades du CNTPEP butent sur un os : leur refus objectif d’aller plus loin dans l’analyse et la critique. C’est assez évident autour du thème de la culture de la grève. Voici ce que dit le texte : « Car dire qu’il faut regagner la culture de grève n’a aucune portée si on n’explique pas comment créer, dans chaque entreprise, des équipes capables de mener une lutte, de tenir un piquet, de construire un collectif face à la peur, face aux pressions, face à l’isolement et face à la répression. La culture de grève ne revient pas par l’incantation : elle se reconstruit dans la bataille. Elle se reconstruit lorsque la CGT cesse d’être un simple relais d’appels nationaux et redevient une organisation qui prépare la lutte en bas, qui réoccupe le terrain du travail, qui renforce ses UL, qui forme des militants à organiser des AG et à impulser des mouvements. Une organisation capable de se mettre en action pour défendre l’ensemble des camarades qui subissent la répression dans les tribunaux qui appliquent une justice de classe de plus en plus violente. Ce sont les victoires locales, les grèves gagnées, les blocages réussis, les entreprises à genoux qui redonneront aux travailleurs la conviction que le combat collectif est possible. Pas des slogans. ». On peut constater que, d’une part, la critique prend des aspects techniques (expliquer comment créer des équipes capables de mener une lutte), alors que la question n’est pas technique, mais politique, autour de l’utilité de la lutte et d’autre part elle ne se demande pas pourquoi la CGT n’est plus « une organisation qui prépare la lutte en bas ». Par ailleurs, toute cette façon de présenter les choses, de « préparer la lutte en bas » à la CGT simple relais d’appels nationaux peut finalement renvoyer les difficultés à ceux qui n’organisent pas en bas et dédouaner ceux qui, au lieu d’organiser la coordination des luttes, se contentent de balancer des slogans. Même si la remarque est juste, le problème actuel pour les syndicalistes de lutte des classes n’est pas que les initiatives partent du haut et non du bas, c’est qu’il n’y a aucune initiative de lutte préparée par le haut et, finalement, assez peu par le bas. Il faudrait dénoncer à la fois l’inaction voulue de la direction confédérale et un état d’esprit assez répandu parmi les cadres de la CGT, marqué par un éloignement, voulu ou non, assumé ou non, de la lutte des classes.
Par la suite, l’analyse vire carrément à la critique technique : « Dire qu’il faut bloquer l’économie est juste, mais cela ne vaut rien tant qu’on ne désigne pas les points névralgiques à frapper. Une stratégie de blocage, ce n’est pas un vœu pieux : c’est une science. Cela demande d’identifier les nœuds logistiques, les zones industrielles essentielles, les dépôts, les hubs numériques, les câbles, les entrepôts, les flux invisibles qui font tourner la machine capitaliste. ». Le rôle d’un document d’orientation confédéral n’est pas d’expliquer par le menu comment faire du point de vue technique. Il aurait plutôt été de s’engager à accomplir la tâche de coordonner les luttes et d’organiser la grève reconductible, ce que la direction précédente à l’hiver et au printemps 2023, s’est refusé à faire au moment de la bataille contre la réforme des retraites, laissant effectuer le travail par seulement 5 fédérations.
La fin de l’étude de la troisième partie est beaucoup plus intéressante et offensive. Nous avons d’abord une vraie critique des méthodes de la direction confédérale et, pour dire le vrai, de sa stratégie réelle depuis deux ans : « La vérité, c’est que la CGT ne peut plus se contenter d’accompagner les mobilisations. Elle ne peut plus attendre que les salariés “se mettent en grève” par eux‑mêmes. Elle ne peut plus subir l’agenda des gouvernements ou les rythmes des intersyndicales. Une CGT qui attend est une CGT qui perd. Une CGT qui commente est une CGT qui recule. Une CGT qui “appelle” mais qui ne construit pas est une CGT désarmée. Ce dont nous avons besoin, c’est une CGT qui impulse, qui déclenche, qui construit les rapports de forces, qui n’a pas peur de dire que parfois, oui, il faudra aller au conflit frontal. ». Les points nodaux de la ligne politique de la direction sont passés au crible, du suivi de l’agenda officiel à celui de l’intersyndicale « permanente » qui ont tous deux émaillé la dernière grande lutte des travailleurs dans ce pays, contre la réforme des retraites. La fin est une véritable « leçon de choses » envers la direction de la CGT qui lui explique quelles sont ses tâches. Resterait à s’interroger sur les raisons pour lesquelles la direction confédérale n’a pas procédé ainsi depuis trois ans et ne compte manifestement pas le faire à l’avenir, puisque le texte n’évoque jamais ses tâches.
Enfin, les camarades du CNTPEP enfoncent le clou en critiquant vertement la stratégie des luttes qui est celle des directions successives de la CGT depuis au moins 2009 : « Nous devons dépasser les journées saute‑mouton qui épuisent sans jamais faire basculer la situation. Nous devons sortir de ce calendrier symbolique qui fait descendre les gens dans la rue pour les renvoyer chez eux trois heures plus tard. ». La conclusion de l’étude de cette partie est également sans appel : « La période exige […] une CGT qui retrouve son ADN révolutionnaire, son ambition d’être non seulement un syndicat revendicatif mais une force capable de faire reculer le capital, de l’affronter, de lui faire peur. C’est ce retour à la conflictualité assumée, organisée, revendiquée qui peut redonner confiance aux travailleurs et reconstruire un rapport de forces à la hauteur des attaques que nous subissons. La CGT n’est pas née pour accompagner le système. Elle est née pour le renverser. Et c’est précisément dans la troisième partie qu’elle doit enfin le redire. ». Nous sommes sans réserve d’accord avec ce qui est écrit. Peut-être, toutefois, était-ce à ce moment de poser la question, à la suite de l’extrait, si c’est dans la 3ème partie que la CGT doit redire qu’elle est née pour renverser le système, pourquoi donc les rédacteurs du texte ne l’ont-ils pas écrit ? Voilà, nous semble-t-il où le texte du CNPTEP pèche. Malgré l’importance des critiques, la virulence du ton, les camarades semblent vouloir améliorer le texte (en disant tout de même le contraire de ce qu’il dit) et non le dénoncer.
La conclusion du texte semble confirmer cette affirmation: « La CGT n’a jamais avancé en se contentant d’être mieux structurée. Elle a avancé parce qu’elle portait une ambition révolutionnaire, une mission historique : organiser les travailleurs et travailleuses ; avec ou sans emploi, dans et en dehors de l’entreprise ; pour lutter pour nos conditions de travail comme pour l’ensemble de nos conquis sociaux, pour transformer la société. L’enjeu n’est donc pas seulement de moderniser l’outil, mais de redonner sens à ce pour quoi il a été construit. Une CGT administrative ne changera pas le rapport de forces. Une CGT de lutte, elle, peut tout changer. ». Elle met à nu ce qui manque au texte, indéniablement. Mais elle ne le dénonce pas parce qu’à aucun moment elle ne pose la question qui paraît essentielle quand on lit les camarades : mais pourquoi donc tout ce qui est avancé par le texte du CNTPEP ne figure pas dans le document d’orientation ? Qu’est-ce qui explique que la direction sortante de la confédération se soit refusé d’évoquer, fût-ce à la marge, cette nature de la CGT, celle de la lutte des classes ?
Mais une analyse qui fait défaut
Le texte du CNTPEP concentre ses remarques et critiques sur les manques, certes criant du texte, qui n’aborde absolument pas les luttes, leur construction et leur organisation, alors que ce devrait être la tâche unique d’un document d’orientation confédéral. Mais il limite la portée de la critique sur les analyses et les constats, mettant systématiquement en opposition, ceux-ci, qui seraient adéquats avec l’objet de ses critiques. Par exemple.
Concernant le préambule : « Le préambule du Document d’orientation dresse un portrait sans détour de la situation : un capitalisme mondialisé qui se radicalise, une extrême droite qui progresse, un patronat qui ne concède plus rien et un cadre démocratique qui s’effrite sous les coups conjoints du libéralisme autoritaire et du nationalisme réactionnaire. Tout cela est factuel et bien posé. Mais un tel diagnostic implique une conclusion politique forte : si le capital se durcit, alors le mouvement ouvrier doit se durcir aussi. Le Document constate la violence sociale mais ne dit pas clairement que cette violence exige une stratégie d’affrontement. ». Nous ne partageons évidemment pas ce constat. Au contraire, nous pensons que l’analyse de la situation, dans le préambule et ailleurs dans le texte, est erronée, mettant sur le même plan la classe dominante et un courant idéologique à son service, niant à la fois le caractère impérialiste de la France et le caractère d’ennemi de classe de Macron et de ses gouvernements, ignorant tout de la lutte des classes. Par ailleurs, la mise en opposition (mais…) ne permet pas de comprendre pourquoi tout ce dont parlent les camarades du CNTPEP au tour de la nécessité de la riposte et de la construction des luttes est absent du document. Or, c’est bien parce que le choix politique de l’ensemble du document est d’assumer et d’accélérer la conversion de la CGT à la collaboration de classe, son intégration au système, que la question de la riposte, de la lutte des classes ne peut être présente dans le document.
On retrouve la même fausse contradiction pour l’analyse de la deuxième partie : « La deuxième partie est dense et riche. Elle défend les services publics, la Sécurité sociale, la retraite à 60 ans, les droits des travailleurs étrangers, l’égalité femmes‑hommes, […] Mais pour que ces revendications deviennent autre chose qu’un programme, elles doivent être portées par une stratégie de lutte. ». On peut être quelque peu étonné que les éléments de la critique formulée par la FNIC et la FNPOS sur la mise sous l’éteignoir du 100 % Sécu soient totalement absentes du texte du CNTPEP, alors que les camarades ont certainement eu connaissance de ce travail commun.
Le début du passage du texte consacré à la troisième partie du document est encore plus ambigu : « La troisième partie du Document d’orientation affirme la nécessité de regagner la culture de grève, de reconstruire l’unité, de faire converger les luttes, de bloquer l’économie, d’organiser démocratiquement les mobilisations et de sortir d’un syndicalisme enfermé dans les institutions. Sur le papier, tout y est : les mots, les intentions, les formulations. Le texte finit même par reconnaître que les défilés massifs ne suffisent plus et que la CGT doit retrouver sa capacitéà peser réellement dans le rapport de forces. C’est la partie la plus proche de ce qu’exige la période. Mais c’est aussi là que l’écart entre ce qu’il faut faire et ce que le document se contente de dire apparaît le plus violemment. ». Nous avons consacré quatre articles à cette partie, tellement elle nous est apparue biaisée, erronée, mensongère même, porteuse d’analyses rompant avec la lutte des classes. Rappelons en quelques phrases nos avis sur cette troisième partie. A propos des deux premières sous-parties (stratégie des luttes), nous écrivions ceci : « Le texte s’inscrit dans la défense absolue de la stratégie du syndicalisme rassemblé. Cela inclut l’interdiction à peine voilée de critiquer le rôle de l’intersyndicale en 2023, mais cela déborde aussi sur la conception plus générale de la lutte. L’insistance mise à évoquer les différents modes d’action, à expliquer qu’il vaut mieux commencer par une pétition avant de faire grève, au prétexte que ce serait plus rassembleur, vise en réalité à s’attaquer à la grève. S’il est rappelé une fois que la grève est un outil pour gagner, aucune analyse n’est faite des évolutions de la conception de la grève, aucune critique n’est faite des journées d’action isolées, au contraire, elles sont citées comme références. ». Il est évident que nous ne faisons absolument pas le même constat que les camarades du CNTPEP, au contraire même, nous n’avons pas le même ressenti sur les journées saute-moutons. Les autres aspects de la partie (questions internationales, stratégie intersyndicale et stratégie d’alliances hors syndicats) ne sont pas évoqués par le texte des camarades qui se concentre sur la stratégie des luttes. Pour avoir simplement une idée de ce qui est dit, nous rappelons simplement les titres de nos articles : « Sur les questions internationales, une CGT complètement à côté de la plaque », « Les stratégies d’alliance de la CGT : une conversion à la collaboration de classe » et « Les rapports de la CGT avec les autres organisations (hors syndicats) : un modèle d’intégration au système ». Peut-être que, dans l’analyse de cette troisième partie, au-delà de la fausse contradiction entre constat et propositions, là où le bât blesse dans le texte du CNTPEP, c’est justement dans ce qui n’est pas évoqué, à commencer par la notion de syndicalisme rassemblé et le constat catastrophique que porte le document d’orientation sur la situation internationale.
Et la conclusion du texte des camarades ne déroge pas à la ligne qu’ils se sont fixés : « Au terme de la lecture, il apparaît que le Document d’orientation pose de bons constats, propose des revendications ambitieuses et décrit une volonté de refondation interne. Mais tout cela doit être mis en cohérence avec une orientation de classe. ». Pour autant, il faut s’intéresser à la suite du paragraphe du texte des camarades : « Nous avons besoin d’une CGT de lutte, offensive et fidèle à son histoire ! Nous avons besoin d’une CGT qui prépare les reconductibles, qui reconstruit des bastions, qui réinvestit les UL, qui renoue avec la perspective d’émancipation sociale et qui assume une confrontation ouverte avec le capital quand les conditions sont réunies. ». Comme dans beaucoup de ce que nous avons cité dans la première partie de l’analyse de la contribution du CNTPEP, ce passage fait montre d’une critique virulente. Nous nous permettons une remarque : si vraiment les constats étaient bons et les revendications ambitieuses, est-ce que ces références à une CGT de lutte, fidèle à son histoire manqueraient ? Que penser d’un texte qui ferait les bons constats mais n’en déduirait pas les bonnes orientations, bien au contraire ? Tout cela nous paraît plutôt contradictoire et nous maintenons que c’est justement parce que les constats ne sont pas bons, les revendications loin d’être ambitieuses (l’exemple type étant la Sécu) que les orientations portées par le texte sont tout le contraire d’un retour à la lutte des classes. En revanche, nous partageons l’idée d’une volonté de refondation interne portée par le document. Hélas, elle ne va absolument pas dans le sens de ce que préconisent les camarades du CNTPEP. Au contraire, cette refondation est une marche vers la normalisation complète de la CGT, son intégration au système capitaliste et sa conversion définitive à la collaboration de classes. Elle est déjà bien entamée depuis 1995 où la CGT a renoncé une première fois à la lutte des classes en supprimant la référence à la socialisation des moyens de production dans ses statuts. Mais, cette fois, elle est écrite noir sur blanc !
En conclusion
Nous évoquons, dans cet article, deux visions contradictoires, non seulement de la situation sociale, mais aussi des nécessités qui devraient s’imposer à la CGT si toutefois sa direction souhaitait la remettre sur les rails de la lutte des classes. Le bémol que nous avons constaté en mettant en évidence la contradiction principale de la contribution du CNTPEP-CGT ne change rien à l’affaire. Dans son interview, Sophie Binet ne parle jamais d’organiser la riposte, de se lancer dans l’affrontement direct avec le Capital, alors que ces idées traversent de long en large le texte du CNTPEP. D’un côté, nous avons une CGT institutionnelle, qui écrit au premier ministre et considère les gens du gouvernement comme des partenaires, de l’autre une CGT qui souhaite s’organiser pour affronter pied à pied le Capital. Dans la dualité bons constats, manques énormes dans l’orientation, le texte du CNTPEP s’attarde bien plus sur la seconde partie que sur la première. Gageons que les camarades ne sont peut-être pas dupes, mais se concentrent sur ce qui leur apparaît essentiel. En tout état de cause, la direction de la CGT, à l’image du contenu de l’interview de la secrétaire-générale, ne peut pas avoir produit une bonne analyse du capitalisme en France et dans le monde. Et nous avons, à maintes reprises, démontré qu’elle ne l’a pas fait.
Quel est le fond de la question ? Les camarades du CNTPEP appellent à un retour à la CGT de lutte des classes. Si ces mots (retour, revenir, etc.) sont bien utilisés dans le texte, c’est que la CGT s’en est éloignée. Il nous semble essentiel que ce constat d’éloignement et cette volonté de retour aux sources soient exprimées le plus largement possible. Là est le véritable enjeu du 54ème congrès de la CGT. L’orientation délétère proposée par ce document d’orientation inquiète vraiment le Parti Révolutionnaire Communistes, attaché à l’existence d’un syndicalisme de lutte des classes et à sa dimension internationale. Cette bataille il faut la mener et ne pas laisser les mains libres à la direction confédérale. Il serait temps de réagir plus nombreux, en tout cas pour celles et ceux ne validant pas la conversion définitive de la CGT à la collaboration de classe, son enterrement de première classe des notions d’impérialisme et de colonialisme ! Les syndicats de base, les syndiqués doivent se réapproprier l’organisation syndicale dont ils ont besoin afin qu’elle revienne sur les rails des principes fondamentaux sur lesquels elle s’est construite : un syndicalisme de lutte de classe anticapitaliste.
Et, pour cela, nous appelons les camarades à réfléchir à l’évolution globale, politique, sociale et idéologique en France depuis la fin des années 80. La fin du parti révolutionnaire a causé la fin de la CGT de lutte des classes. Nous avons tous besoin, nous les travailleurs d’un syndicalisme de lutte des classes, sans compromis, sans intégration au système, sans aucune confiance en l’État bourgeois. Mais, dans ce but, il y a un besoin impérieux de la reconstruction du parti ouvrier révolutionnaire. C’est ce à quoi œuvre le Parti Révolutionnaire Communistes depuis sa création en 2002. Ce combat est indissociable de celui pour retrouver un syndicalisme de lutte des classes.




