N° 855 11/01/2024 Le discours franchement belliciste pro-sioniste a baissé en intensité.
En France, comme dans beaucoup de pays du bloc impérialiste occidental, le discours des media sur la guerre de Gaza est très nettement pro-israélien. Comme le disait Marx « Les idées dominantes sont celles de la classe dominante. ».
Mais, le discours dominant de soutien à Israël est divers. Les mots et expressions du discours franchement pro-israélien et belliciste sont plus difficiles à prononcer qu’avant, étant donné la réalité et l’évolution du rapport de force international avec les protestations des travailleurs et des peuples du monde entier.
Mis à part quelques fanatiques comme Meyer Habib, Eric Zemmour ou Ruth Elkrief, peu de protagonistes des media continuent à dire : « Israël a le droit de se défendre. » ou encore « Les morts civils palestiniens sont des dommages collatéraux. ». Même le discours, très fréquent les deux premiers mois, consistant à distinguer les morts civils attribués au Hamas « tués volontairement » et ceux réellement tués par l’armée sioniste « sans intention de tuer les civils » se fait extrêmement rare.
La propagande officielle est donc obligée de se tourner vers un discours moins franchement belliciste et parfois même paraissant pacifiste.
Les fondamentaux persistants du discours dominant
Néanmoins, tout n’a pas changé, loin de là. L’expression emblématique, utilisée par tous les media depuis que la question palestinienne a fait son retour sur le devant de la scène, est : « La guerre entre Israël et le Hamas ». L’utilisation de cette expression a deux buts :
- d’abord décontextualiser les choses, faire croire à un conflit né in abstracto le 7 octobre 2023 et continuer de passer sous silence la guerre de 75 ans que les colonialistes sionistes mènent aux Palestiniens colonisés. Des expressions voisines comme « depuis le 7 octobre » ou, mieux, « depuis le début de la guerre » jouent le même rôle.
- ensuite, passer sous silence que le combat, côté palestinien, n’est pas le fait du seul Hamas, même si c’est la principale organisation militaire ; pour mémoire, six organisations militaires sont présentes à Gaza, côté palestinien et participent aux combats depuis le 7 octobre.
Outre la décontextualisation et la focalisation sur le Hamas, les porte-parole de la classe dominante maintiennent le cap sur la diabolisation du Hamas avec des expressions comme « le choc du 7 octobre » ou « l’attaque terroriste du Hamas ». Outre les media-mensonges, comme les bébés décapités ou les viols, absolument pas documentés, contrairement à ce que dit la propagande, aucune enquête indépendante ne permet de dire qui a tué qui entre le 7 et le 9 octobre, ni ne permet de connaître le rôle réel des chars israéliens qui ont détruit en partie les kibboutz ni des hélicoptères qui ont mitraillé la foule de la rave party. Comme personne ou presque, sur les plateaux des grands media ne met en cause la version officielle, même des soi-disant partisans de la paix ou du peuple palestinien, le discours dominant, dans ce registre, a un avenir radieux.
Rappelons que la caractérisation de « terroriste » a pour but d’assimiler les combattants palestiniens aux milices fascistes islamistes créées par les USA comme DAESH, le Front Al-Nosra ou Boko Haram, que l’on utilise quand il faut combattre les marxistes et les nationalistes arabes et dont on fait ensuite un épouvantail ou même aux tueurs du Bataclan.
Enfin nos véhicules idéologiques des dominants ont trouvé une autre formule, plus policée, pour dire le droit qu’Israël aurait à se défendre avec, par exemple, l’expression « en représailles de l’attaque du Hamas ».
Florilège du discours soi-disant pacifiste ou soi-disant propalestinien
Nous l’avons déjà écrit plusieurs fois, tout en demandant un cessez-le-feu ou même un État palestinien, beaucoup de bonnes âmes de « gauche » ont un discours qui partage les torts. Ainsi, peut-on remarque que la dernière expression du précédent chapitre, « en représailles de l’attaque du Hamas », est également utilisée à gauche. C’est pour dire que ces représailles sont « démesurées » ou que l’on ne peut accepter de telles représailles. Mais quoi qu’il en soit, le mot « représailles » est maintenu. Ce qui signifie qu’Israël se défend ou (est cela est censé être une critique) pratique « une vengeance ». Ce fragment de discours ne remet donc absolument pas en cause un début le 7 octobre, ni ne permet d’évoquer, de quelque manière que ce soit, la situation coloniale.
Nous avons ensuite le discours éculé, répété en vain depuis trente ans sur la solution à deux États. On peut résumer cette position par cet extrait d’une déclaration de la CSI (Confédération Syndicale Internationale), totalement absente des mobilisations de solidarité avec les Palestiniens, datée du 12 décembre dernier. La confédération se prononce pour : « Une paix juste et durable au Moyen Orient, fondée sur la coexistence de deux États, indépendants et viables. ». On peut y ajouter, en corollaire, ces deux extraits d’un article sur la paix (en général) du numéro de janvier du mensuel de la CGT "La Vie Ouvrière" : « On ne peut aboutir à deux États que par la voie diplomatique. » et « La France a un rôle particulier à jouer. ». Cette ritournelle est complètement hors sol. Elle ignore volontairement plusieurs choses :
- d’abord, Israël n’en veut pas, pas plus que les dirigeants occidentaux, USA en premier.
- ensuite, une solution diplomatique sans pression sur Israël, c’est la quadrature du cercle.
- enfin, la France, depuis Sarkozy, s’est alignée complètement sur les USA et ne lèvera pas le petit doigt pour les Palestiniens.
Il s’agit donc d’une posture, qui, par ailleurs fait fi de la revendication montante chez les Palestiniens, appuyée de plusieurs organisations politiques palestiniennes « Une Palestine libre du fleuve à la mer » qui correspond à notre idée d’un État unique démocratique et laïque.
On sent dans cet acharnement à remettre le leurre d’Oslo sur la table, une forme de mépris, une intégration certaine au concept d’un Occident politique, officiellement porteur des Lumières et de « valeurs universelles » et en réalité faisant la leçon au reste du monde, avec de forts relents colonialistes. Ainsi peut-on aussi qualifier la position qui dénie au Hamas le fait d’être une organisation de la Résistance palestinienne : au nom de quelle suprématie décidée on ne sait où, des organisations françaises peuvent-elle décider qui est un Résistant palestinien et qui ne l’est pas ? Seuls les Palestiniens eux-mêmes sont légitimes pour décider cela. Il se cache bien, derrière tout cela, une volonté, peut-être inconsciente, d’apporter la civilisation à un peuple objectivement considéré comme mineur, ce que Rudyard Kipling, au XIXème siècle, appelait « le fardeau de l’homme blanc ». Cette locution « le Hamas terroriste » porte en elle, même inconsciemment, l’idée de ce fameux choc des civilisations et celle qu’Israël ne serait qu’une pointe avancée de la vraie, celle des « démocraties ».
Le spectre de celles et ceux qui pensent que « Israël est un État démocratique. » est très large en France, alors que même au sens de la « république démocratique bourgeoise », comme l’appelait Marx, il est compliqué de trouver un État démocratique qui pratique l’apartheid.
Pour sortir de ce casse-tête, la bonne conscience de « gauche » a trouvé une échappatoire ; elle parle du « gouvernement d’extrême droite de Netanyahu ». On peut faire deux remarques à ce sujet :
- d’abord, on utilise un concept édulcoré et/ou jamais défini plutôt que de qualifier les dirigeants israéliens, du Likoud, comme Netanyahu et Gallant ou des partis religieux messianiques, comme Smotrich et Ben-Gvir par ce qu’ils sont vraiment : des fascistes.
- ensuite, par ce tour de passe-passe on blanchit les sionistes de gauche et du centre, qui seraient plus raisonnables ou plus enclins à négocier avec les Palestiniens.
C’est, là encore, faire fi du réel et de l’histoire. Le 8 mars 1969, Golda Meir, alors première ministre travailliste, donc de « gauche », déclarait : « Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a jamais rien eu de tel, puisque les Palestiniens n’ont jamais existé. », c’est exactement le même discours que le fasciste Smotrich !!!
Terminons ce chapitre par le tabou ultime, même pour certaines et certains qui sont sincèrement solidaires, à leur manière, des Palestiniens, l’existence de l’État d’Israël. Cette existence de l’État sioniste, pratiquant l’apartheid, la colonisation, l’oppression d’un peuple, théocratique, n’est jamais contestée ni même questionnée. Ainsi peut-on comprendre la phrase de Dominique de Villepin : « Le Hamas ne veut pas la paix, le Hamas veut la destruction d’Israël. » Or, pour Villepin, l’existence de l’État d’Israël ne peut être remise en cause, alors que, connaisseur de la situation, il pourrait se dire que c’est la création en 1948 de l’État sioniste qui est responsable de tous les maux. Mais cet effort intellectuel est trop difficile pour lui, héritier d’un gaullisme qui, à la fois, se méfiait d’Israël et garantissait son existence.
D’autres, y compris à gauche, vont plus loin, et confondent la remise en cause de l’État d’Israël et la volonté de rejeter les juifs à la mer. Alors que ce qui pose problème n’est pas la présence d’immigrés juifs en Palestine mais la nature même de l’État d’Israël.
Les expressions et mots interdits par l’idéologie dominante
A contrario, il est des choses que l’on ne peut dire dans les media. Les concepts de « colonisation » ou d’ « occupation » sont bannis, pour des raisons que nous avons évoquées plus haut ; ces deux mots définissent le contexte de la guerre de 75 ans. Dès lors qu’on les utilise, le 7 octobre 2023 n’est qu’une date parmi d’autres et rien n’a commencé ce jour-là.
De même, ces mots empêchent de partager les torts entre une puissance coloniale et un peuple colonisé. Ils renversent tout l’échafaudage de la propagande israélienne et du discours dominant distillé au nom des grands capitalistes d’Occident.
Par voie de conséquence, on ne peut pas parler de « génocide » ni d’ « épuration ethnique », notamment sur LCI ou le sieur Rochebin et Ruth Elkrief veillent et reprennent systématiquement quiconque utiliserait ces mots, alors que c’est plus difficile pour les deux précédents. D’ailleurs, dans tous les media, lorsque l’on évoque la démarche de l’Afrique du Sud devant la Cour de Justice Internationale, le mot génocide est systématiquement mis entre guillemets, ce qui n’est pas le cas de « massacre du 7 octobre ».
Il est impossible également de mentionner le droit de se défendre pour les Palestiniens, ce droit est strictement réservé à l’agresseur ; quand-aux paroles de Gideon Levi « Israël est le seul occupant qui se présente comme une victime, la seule victime », elles feraient s’étrangler nos propagandistes, car, là encore, elles renversent le paradigme officiel. Quand-à parler de « Résistance palestinienne » alors même que l’ONU reconnaît le droit de résister aux opprimés, c’est au-delà de la limite fixée par Bouygues, Drahi, Bolloré et consorts ; surtout si on la détaille et que les gens peuvent constater qu’il n’y a pas que le Hamas. Il arrive que France 24 parle des « combattants palestiniens », jamais des « Résistants ».
Dans le même ordre d’idée la « gauche » française n’évoque jamais le phénomène de rassemblement de toutes les organisations palestiniennes qui se construit depuis quelques temps et surtout refuse de rendre public les mots d’ordre qui unissent toute la Palestine, sauf les bureaucrates et chiourmes de l’Autorité Palestinienne (AP) : « toutes les organisations palestiniennes doivent être unies pour mettre fin à l’occupation » ou « construire la résistance et cesser de reconnaître Israël » ou encore « Pas de libération sans fin de l’occupation ».
Elle ne parle pas non plus d’un « État unique laïque », qui l’obligerait à aller à la source du problème et à remettre en cause l’existence d’Israël.
L’opération continue du discours dominant avec ses multiples facettes a donc bien pour but de taire la vérité, celle qui permet de comprendre ce même discours avec ses multiples facettes, et de savoir ce que pense dans sa grande majorité, le peuple palestinien. Et l’éventail des porteurs de l’idéologie dominante est large, de ceux qui veulent tuer ou expulser les Palestiniens à ceux qui veulent leur expliquer comment négocier leurs chaînes.
Pour le Parti Révolutionnaire Communistes, il est important de décortiquer le message de l’idéologie dominante, ses nuances, et d’expliquer pourquoi elle oblige à dire ceci et empêche ou interdit de dire cela. Cela permet de mieux comprendre ce qui se joue réellement et ce que veulent les Grandes Puissances Capitalistes.
Cette compréhension des choses est un atout non négligeable dans la lutte que nous menons pour un cessez-le-feu immédiat et permanent à Gaza, la fin de l’occupation, le démantèlement des colonies, le droit au retour et la création d’un État où les habitants de la Palestine auraient tous les mêmes droits.