Gantry 5

 

N° 868 10/04/2024  Le livre : " "Résistance et combats pour la libération nationale de la Palestine" fruit du travail d'un  collectif militant rencontre un vif succès. Nous avons posé quelques questions à l'un de ses rédacteurs Patrick et nous publions ici son interview. Le livre est disponible à la librairie Du Point du Jour (58 rue Gay-Lussac, 75005 Paris). vous pouvez aussi passer commande à :Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Question. Le livre : "Résistance et combats pour la libération nationale de la Palestine" somme de contributions de militants de la cause palestinienne connaît un réel intérêt et recueille le soutien de ses lecteurs ; à quoi attribues-tu ce succès et en quoi ce livre peut aider à une solidarité et un soutien plus conscients de la lutte de libération du peuple palestinien ?.
 
Patrick : Résistance et combats pour la libération nationale de la Palestine est paru en décembre 2023 (le deuxième tirage de janvier 2024 est presque épuisé). Il est le fruit du travail mené collectivement durant plusieurs mois par un groupe de militants de diverses origines politiques et géographiques qui se sont retrouvés dans la bataille pour obtenir la libération du militant révolutionnaire libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré en France depuis près de 40 ans. Partageant la conception communiste du monde de ce camarade devenu dans notre pays un symbole de l’engagement aux côtés de la résistance palestinienne, il nous est apparu nécessaire de clarifier un certain nombre de questions touchant aux fondements de la lutte du peuple palestinien.
En effet, si le soutien à la Palestine s’était très nettement élargi avec la première intifada (1987-1993), le niveau de conscience n’avait pas simultanément progressé. Pire, le désastreux processus d’Oslo (1993-1995) suivi par la direction palestinienne et les accords de capitulation qui en sont la traduction furent servilement approuvés dans notre pays par les organisations de gauche et les principales structures de solidarité avec la Palestine. Il est vrai que la gauche en France a une tradition ancienne de négation de la cause palestinienne et de soutien plus ou moins fièrement assumé au sionisme, ce que nous rappelons dans une contribution de notre brochure.
Sous l’influence d’une conception pacifiste profondément erronée de la cause palestinienne qui s’était propagée dans les années mitterrandiennes, le recouvrement de ses droits nationaux par le peuple palestinien devait, nous disait-on, passer par un illusoire « règlement pacifique ». Étaient ainsi totalement censurés les militants critiques en France et surtout les oppositions internes à la résistance palestinienne, qui s’élevaient contre ce qui n’était qu’une capitulation et les prémisses d’une collaboration (sécuritaire en premier lieu) de la soi-disant Autorité palestinienne avec l’État sioniste.
L’offensive du 7 octobre 2023 menée par l’ensemble des branches militaires palestiniennes de Gaza a constitué un tournant dans la lutte palestinienne et pour ses soutiens. Après avoir vaincu l’occupation de son pays en 2000, la résistance libanaise avait déjà démontré lors de la guerre de l’été 2006 que l’armée sioniste n’était pas invincible. Certes, l’opération Déluge d'al-Aqsa a entraîné une riposte guerrière d’une cruauté infinie contre la population de Gaza, dont les sacrifices sont immenses, mais après six mois de crimes de masse et de destructions, l’armée sioniste surpuissante n’a pu annoncer avoir atteint ses objectifs proclamés d’annihilation de la résistance.
Dans le monde entier et en France, de puissantes mobilisations se déroulent en solidarité avec Gaza. Ce qui s’exprime en premier lieu est bien sûr une émotion face au nombre gigantesque de victimes palestiniennes. Mais on a simultanément entendu nombre de personnalités politiques se proclamant « amis du peuple palestinien » condamner une légitime offensive militaire en la dénonçant comme une action « terroriste », que ce soit de leur propre chef ou en se soumettant à la pression de l’État. Cependant, la jeunesse en particulier qui, en première ligne, a mis en échec face au pouvoir l’interdiction de manifester, n’est plus soumise à la propagande du sionisme et de ses soutiens, officiels ou camouflés. Bien qu’éloignés de l’idéologie marxiste et du communisme, une partie des jeunes qui rejette l’intolérable propagande pro-sioniste recherche au fond une analyse matérialiste de la situation en Palestine. Nous avons entendu sur nos boulevards scander « Vietnam a vaincu ! Algérie a vaincu ! Palestine vaincra ! ». Ce slogan démontre qu’une partie des manifestants sait déjà relier la lutte actuelle en Palestine aux expériences antérieures de peuples colonisés vainqueurs de l’impérialisme. Notre travail vient ainsi répondre à une attente de cette nouvelle génération, mais il rappelle aussi aux militants plus âgés les fondements qu’ils avaient de toute évidence oubliés ou méconnus. Et comprendre la nature du sionisme et de son projet colonial au service de l’impérialisme est le préalable pour apporter un soutien efficace et conscient à ce qu’il faut désigner exactement comme une lutte de libération nationale, d’où l’intérêt pour notre travail et les réactions positives à l’égard des différentes contributions de cette brochure.
Ce qu’on appelle aujourd’hui la résistance palestinienne n’est pas un combat pour obtenir un État dans les limites des « territoires occupés » (en 1967) ou pour se défaire de l’« apartheid ». On ne peut simplement définir le but de la résistance palestinienne par la reconquête d’un territoire usurpé par l’occupant. Soyons précis : la résistance palestinienne est fondamentalement un mouvement de libération nationale, un mouvement révolutionnaire qui agit pour gagner son droit inaliénable à la liberté, un mouvement  qui s’inscrit donc dans le cadre de la lutte séculaire des peuples opprimés par le colonialisme et l’impérialisme.
 
Question : Pourquoi, selon toi, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, et notamment à Gaza, est-il important de revenir à l’histoire des 75 ans de colonisation et même à l’histoire antérieure ?
 
Patrick : La connaissance de l’histoire de cette lutte de libération, de ses étapes, de ses réussites mais aussi de ses difficultés et de ses échecs temporaires, est essentielle pour en comprendre l’étape actuelle. Elle est essentielle pour comprendre que les Palestiniens ne sont nullement des victimes, comme certains voudraient les considérer, mais qu’ils sont les acteurs d’un très long combat qui a commencé non pas en 1964 avec la création de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), non pas en 1959 avec le premier congrès du Fatah, non pas il y a 75 ans, après la Nakba de 1948 et l’expulsion de 750 000 d’entre eux par les sionistes. Ce que nous rappelons dans cette brochure, par des contributions et une chronologie précise, c’est que si nous savons que des révoltes populaires avaient à plusieurs reprises exprimé une opposition à la domination ottomane, l’entreprise sioniste de colonisation a, elle, été combattue dès la fin du XIXe siècle par la paysannerie palestinienne agissant contre le vol de ses terres. Et la résistance palestinienne a depuis ses débuts appris que seule la violence populaire, sous la forme de révoltes, de grèves générales ou de la lutte armée, peut renverser le joug de l’oppression, de la violence du colonisateur. La longue expérience de lutte des Palestiniens leur a montré que leur combat s’inscrivait dans un mouvement général des peuples arabes pour leur libération des colonialistes et des classes dominantes arabes corrompues. Cette longue expérience leur a ainsi très tôt appris qu’ils n’affrontaient pas seulement les colonies qui accaparaient leur terre, mais qu’ils étaient un enjeu dans les stratégies des puissances capitalistes occidentales, en rivalité impérialiste pour la domination et le contrôle du Moyen-Orient. La France, la Grande-Bretagne, puis les États-Unis sont donc des ennemis de longue date du peuple palestinien, des ennemis dont le passé et le présent colonial suffisent à expliquer le soutien actuel au colonialisme sioniste.
 
Question : Georges Ibrahim Abdallah qualifie l’entité sioniste de « prolongement organique de l’impérialisme occidental ». Une contribution insiste sur le fait que la Palestine est : "une colonie du collectif impérialiste occidental". Ces concepts sont à mille lieux de la sempiternelle :"paix juste et durable". En quoi cela est-il déterminant dans la lutte du peuple palestinien ?
 
Patrick : Ceux qui imaginent et tentent d’imposer au peuple palestinien des plans de paix « juste et durable », la conciliation ou différentes formules de « partage » des territoires palestiniens doivent être clairement dénoncés, car ils laissent ainsi de côté la question fondamentale que pose l’accaparement de la Palestine historique : celle de la nature particulière du colonialisme sioniste. En effet, comme l’a écrit Georges Ibrahim Abdallah et comme nous l’affirmons dans notre brochure, il n’y a pas une métropole coloniale unique derrière l’État sioniste comme ce fut le cas par exemple de l’Algérie, colonisée par la France. La colonie de peuplement installée par l’impérialisme anglais sur une terre arabe est bien devenue "une colonie du collectif impérialiste occidental", une véritable tête de pont de celui-ci au Moyen-Orient servant au maintien, très contesté il est vrai par les peuples, de la domination sur les richesses et la situation géostratégique de la région. L’entité sioniste ne pouvait et ne pourrait exister sans cette relation unique avec l’impérialisme, sans cette nature de "prolongement organique de l’impérialisme occidental". Sa destruction est ainsi la condition de notre liberté à tous, car cette entité est actuellement le nœud principal des contradictions irréductibles entre le système mondial d’oppression et les opprimés en lutte pour leur libération, entre la classe dominante et la classe ouvrière luttant dans nos pays pour l’émancipation sociale. C’est pourquoi le soutien concret à la résistance palestinienne, sous toutes ses formes, la solidarité en actes avec le mouvement national palestinien de libération, l’antisionisme sont devenus le critère d’une position anticolonialiste et anti-impérialiste conséquente, le critère d’une ligne politique authentiquement communiste.