Gantry 5

 

Le documentaire Naza applaudi et primé à la Mostra de Venise et incendié par les politiciens sionistes
Présenté à la Mostra de Venise, le film documentaire Naza (signifiant dommage collatéral) de Yuval Abraham et Rachel Szor, financé notamment par le journal britannique The Guardian a reçu une énorme ovation : plus de 20 minutes d’applaudissements après le visionnage lors du passage à la Mostra et le prix spécial du jury. Le film repose sur des interviews de membres de l’Armée israélienne. Les visages des vingt-quatre intervenants demeurent floutés et leurs voix ont été changées. Les entretiens ont lieu en toute discrétion, dans la pénombre, sur une terrasse surplombant la ville.
Un journaliste de 20minutes, a vu le film, il écrit ceci : « Les témoignages des intervenants sont épouvantables de naturel et de simplicité. On découvre que l’armée israélienne considère que 15 % de marge d’erreur sur les personnes tuées est acceptable et qu’il est légitime de tuer les supposés terroristes la nuit au milieu de leurs familles, femmes et enfants compris. Ce qui est dit est sidérant. L’un des militaires compare les frappes à un jeu vidéo et un autre avoue s’être amusé à tirer sur des Palestiniens tentant d’atteindre des points de ravitaillement. Ces hommes ne sont pas des monstres. Entre la déshumanisation qu’impliquent des attaques par drones et une haine savamment entretenue, ils accomplissent leur devoir sans trop d’état d’âme. Ils finissent même par admettre avoir abattu des innocents en sachant qu’ils n’étaient ni armés, ni menaçants. ».
Parmi les politiciens de l’entité coloniale sioniste de tous bords, le film et le prix obtenu ont suscité une colère noire. Le ministre de la culture, Miki Zohar, s’est exprimé le 13 septembre dernier, déclarant : « La haine de soi brûlante des réalisateurs, prêts à nuire à leur patrie, afin de recevoir les applaudissements des antisémites du monde entier, est incompréhensible et constitue une trahison envers l’État. ». Le soir même, il a réclamé que les deux réalisateurs soient déchus de leur citoyenneté. Concernant la coalition d’opposition à Netanyahu, les « sionistes libéraux », l’ultra réactionnaire Avigdor Lieberman, ancien ministre de la défense a fustigé « un tissu de diffamations et de calomnies contre l’État d’Israël, contre Tsahal et contre nos magnifiques combattants ».
Rachel Szor, réalisatrice, et Yuval Abraham, journaliste d’investigation lancé dans la réalisation de documentaires, sont également les auteurs, en 2024 du film No other land montrant la réalité de la pression de l’occupation coloniale sur les Palestiniens de Cisjordanie, à travers le village de Massafer Yata, les démolitions de maisons par l’État colonial sioniste, les arrestations arbitraires, les meurtres et la résistance des Palestiniens reconstruisant la nuit les maisons détruites.
Nous pourrions en terminer là et nous joindre au concert de louanges et à celles et ceux considérant Abraham et Szor comme des héros, mais la réalité montrée par ce film et l’analyse que l’on peut faire de l’événement lors du festival de Venise sont bien plus complexes.
 
La validation d’un crime par les criminels
Les spectateurs enthousiastes de la Mostra et les gens célèbrant les deux « héros », notamment la « gauche » unanime en France, illustrent bien le problème. Concrètement, un film réalisé par des citoyens de l’entité sioniste a rendu la réalité palestinienne suffisamment crédible pour qu’on l’affronte. Simplement parce qu’un Israélien le dit. Aujourd'hui, le film est célébré car des militaires sionistes y racontent les détails du meurtre de Palestiniens. Nous n’avons pas connu autant de ferveur ni d’émotion lorsque les Palestiniens racontaient ces mêmes détails, lorsque les habitants de Gaza filmaient leurs enfants sous les décombres et leurs médecins amputant les blessés sans anesthésie. La bonne conscience occidentale n’a pas vraiment réagi à la masse considérable d'images et de témoignages documentant l'anéantissement de familles entières et le meurtre de journalistes alors qu'ils rapportaient la vérité. On peut le considérer à la lecture de ces réactions enthousiastes, qu’il existait un besoin qu'une voix issue de l'armée d’occupation elle-même vienne confirmer la réalité de ce qui, pourtant, est depuis trois ans sous les yeux de tout le monde. Quelle défaillance morale conduit à suspendre la crédibilité du témoignage d'une victime jusqu'à ce qu'il soit validé par un membre de l'armée de son bourreau ?
Nous sommes bien, c’est incontestable, dans un déni des Palestiniens, puisque l’on ne montre pas leur propre souffrance filmée par eux à la Mostra, mais le seul point de vue, fût-il critiqué, de l’armée coloniale d’occupation. D’ailleurs, il y avait deux films palestiniens lors du festival, dont « Citizen Osama », film d'Ahmed Hassouna, réalisateur palestinien originaire de Gaza. Le synopsis officiel de son documentaire est le suivant : « A Gaza, entre les bombardements et ses rêves de cinéma, un journaliste navigue entre devoir professionnel, inquiétudes familiales et l’émotion de devenir père, s’attachant à préserver ce qu’il reste d’humanité dans un monde plongé dans le chaos. ». Or, « Citizen Osama » n'a été sélectionné uniquement hors compétition à la Mostra de Venise, ni le réalisateur ni les acteurs n’ont pu y assister.
Une bonne partie de la petite bourgeoisie idéologique occidentale ne peut ou ne veut croire le récit des Palestiniens, qualifiés de terroristes, islamistes, antisémites et n’y ajoute fois que lorsque des « gentils » issue de la « démocratie » coloniale sioniste le valide. C’est cela la dure réalité à laquelle nous confronte l’événement de la Mostra. Et ce n’est pas nouveau. Il faut se remémorer Valse avec Bachir, sorti en 2008. Ce titre faisait référence à une scène où un soldat sioniste tirait en dansant au cœur de Beyrouth, entouré de portraits de Bachir Gemayel, l'allié au Liban de l'ennemi sioniste ! Le film revisitait l'invasion du Liban et les massacres de Sabra et Chatila à travers la mémoire, les cauchemars et les remords, pauvre de lui, de ce soldat de Tsahal ; il a naturellement remporté un Golden Globe en 2009, attribué à l’État colonial sioniste, celui-là même ayant perpétré ces massacres au Liban !
 
Les sionistes y trouvent leur compte
Avec le film Naza et ses témoignages effroyables sur les crimes de l'occupation, la même question ressurgit quant au sens de cet engouement. Et quelles en sont les retombées ? Le sang des Palestiniens et des Libanais est relégué au second plan derrière la crise psychologique d'un soldat ayant pris part à l'invasion, au génocide, aux tueries, aux destructions au bulldozer et aux mutilations. Finalement, sa sensibilité morale occupe le devant de la scène, et ses aveux deviennent un exploit digne de récompenses et d'applaudissements nourris. Certes, révéler le crime peut servir la vérité. Mais transformer cela en une célébration de la conscience sioniste permet à l'État colonial d'engranger un capital moral et à l'entité coloniale de redorer son image, tandis que les droits des victimes demeurent en suspens ou tombent dans l'oubli. Ainsi, l'Occupation parvient à absorber la condamnation de ses crimes et à la présenter comme une preuve de sa capacité d'autocritique, sans pour autant remettre en cause ses fondements. C'est son œuvre, ce film qu'il a produit. Le courage de l'aveu ne confère pas à l'État un certificat d'innocence ; cela leur vaut tout au plus un nouveau prix de cinéma. Le sang palestinien et arabe ne saurait servir à redorer l'image de l'occupation !
Ces témoignages peuvent certes fournir des preuves en vue d'une reddition de comptes, mais transformer cet aveu en un acte de bravoure morale, tout en dissimulant l'identité des intervenants, revient à les célébrer tout en les soustrayant à toute responsabilité. Le sang palestinien ne saurait servir à redorer l'image de celui qui l'a versé. Tout ce que nous constatons, au sujet de ce film place les sionistes au centre de tout. Le film présente les crimes de guerre de l’entité coloniale sioniste contre les Palestiniens d'une telle manière refusant d'humaniser ces derniers. Car nous ne les voyons quasiment pas.
Un internaute a posté ce message sur X ; « Deux colons enregistrent des entretiens avec des colons génocidaires pour les faire témoigner de la manière dont ils ont exterminé des Palestiniens autochtones, tout en leur garantissant l'anonymat afin de les protéger d'éventuels procès et de la prison. Une ovation au Festival de Venise. Israël a créé un genre cinématographique spécifique, le "Tire et pleure" (Shoot and Cry), fondé sur le choc psychologique ressenti par les soldats israéliens après avoir tué des Palestiniens ou des Libanais. ». Nous sommes de nouveau au cœur du problème. Car, ce « genre cinématographique », ainsi décrit, transforme les auteurs de génocide en victimes traumatisées d'un système colonial, jamais remis en question. Tous ces films poignants sont acclamés et primés dans les festivals de cinéma occidentaux, à l'instar de Naza à Venise. Ces pays impérialistes occidentaux récompensant ces œuvres de propagande soutiennent le colonialisme de substitution des sionistes ; ils cherchent tous à nous faire croire que l'élimination des autochtones était inévitable, tout en prétendant en avoir éprouvé du malaise, comme dans Valse avec Bachir.
Ou bien ils nous suggèrent l’existence d’une frange de colons opposée à ces « excès » et que la colonisation se doit d'être plus « humanitaire » ; qu'une part de la société coloniale fait preuve d'humanité, à l'instar des réalisateurs de Naza. Le film peut ainsi être interprété comme « Il existe une réalité de résistance antisioniste dans l’entité coloniale », ceci est un mensonge et tous ceux encensant le film le savent. Mais le message est le suivant : « Il y a de l'espoir au sein de la société coloniale sioniste, on peut et doit donc réhabiliter l’entité coloniale. ». En réalité, la société de l’entité coloniale est gangrenée par le sionisme et les deux réalisateurs servent au mieux de caution. Chez ces colons, quels qu'ils soient, on reconnaît finalement une humanité, contrairement aux autochtones exterminés, non considérés comme des êtres humains et ne méritent donc pas que les porte-parole des impérialistes occidentaux leur tendent un micro pour qu'ils racontent leur propre extermination. Depuis trois ans, aucun journaliste ni cinéaste occidental n'a pénétré dans l'immense ghetto de la mort qu'est Gaza, et aucun « sioniste humaniste » n'a réalisé de fresque épique sur le soulèvement du ghetto de Gaza, contrairement à ce qui a été fait pour l'insurrection du ghetto de Varsovie ou les camps d'extermination allemands. L'objectif de ce « genre cinématographique » est de permettre la poursuite de l'extermination et du nettoyage ethnique en proposant un travestissement fondé sur l'auto-victimisation, tant des soldats ou d'une partie des colons.
Enfin, il permet aussi d’absoudre des sionistes. Naza remplit également une fonction de propagande essentielle : elle permet aux sionistes, sachant pertinemment ce que leur entité génocidaire faisait et la soutenaient sans réserve, de feindre la stupeur et la découverte soudaine, cependant ils prennent conscience de la piètre image dont jouit désormais la marque. Elle les transforme, en apparence, en êtres « moraux ». Ainsi, le présentateur TV sioniste, Raviv Drucker, a visionné le film. Il commente disant s’être vu « comme des Allemands durant la seconde guerre mondiale découvrant ce que leur pays avait fait. ».
Le bilan sommaire de Naza et de sa projection est celui-ci : il ne donne pas de nom, donc aucune accusation n’est possible contre aucun individu ayant participé activement au génocide ; il révèle, avec tambours et trompettes, ce que tout le monde sait déjà depuis belle lurette ; enfin il est une manière d’étendre la compassion à ceux commettant le génocide. Comme s’ils ne recevaient pas déjà bien plus d’empathie que leurs victimes !
 
L’ambiguïté de Yuval Abraham
En avril 2024, Yuval Abraham a fait partie des nombreux intellectuels de « gauche » de la société coloniale sioniste qui relayaient les mensonges sur les viols perpétrés soi-disant par la Résistance. Le très philo-sioniste, New York Times, on le sait, a dû jeter l’éponge après quatre mois d’enquête en mars 2024, révélant qu’il n’avait trouvé aucune preuve. Qu’à cela ne tienne, les mediade l’État colonial sioniste ont tenté de faire parler des anciennes captives de la Résistance palestinienne, dont une arriva vaguement à remplir l’office, après n’avoir rien dit pendant plusieurs semaines. Voici le contenu du message de Yuval Abraham : « Le silence de ceux qui ont passé des mois à semer le doute sur les témoignages israéliens de viol est honteux. Aujourd'hui, lorsqu'une otage courageuse décrit en détail comment elle a été enchaînée et torturée sexuellement, c'est tout aussi honteux. Ceux qui instrumentalisent ces faits pour justifier des crimes à Gaza sont tout aussi coupables. Des propagandistes, les uns comme les autres… ». Comme d’autres sionistes, il a amplifié des mensonges fabriqués de toutes pièces concernant des viols perpétrés par des Palestiniens n'ayant jamais eu lieu. Ces mensonges ont contribué à plonger le public de l’entité coloniale sioniste dans une frénésie génocidaire, exacerbant encore davantage leur soif de sang, et ont servi sur un plateau, pour les « progressistes » occidentaux, un prétexte pour rester les bras croisés et laisser faire. Le but même de ce canular sur les viols de masse était le suivant, ces « progressistes » occidentaux perçoivent le génocide comme une punition justifiée. Tout cela n'était qu'un mensonge, et Yuval Abraham a contribué à le légitimer.
Yuval Abraham a lui-même servi dans l'armée coloniale d'occupation. Et, dans toutes ses publications, il a inscrit le contexte dans une perspective avilissante, plaçant l'occupant et le peuple sous occupation sur un pied d'égalité dans la condamnation, tout en reconnaissant, certes, l'existence de l'occupation. Il est comme nos colonialistes des « bons sentiments » en France, qui vilipendent Netanyahu (et pas le sionisme) et le Hamas, colon et colonisé sur le même plan. On ne peut pas ainsi contribué à la fin de la colonisation.
Enfin, lors de la sortie de No other land, Abraham avait affirmé qu’il était interconnecté avec les acteurs palestiniens et leur village. Depuis, plusieurs des villageois ont été enlevés, un adjoint palestinien de la réalisation a été assassiné par l’armée d’occupation, le village a vu les destructions s’amplifier, et, dans son second film, il n’existe plus de Palestinien. Où s’arrête « l’interconnexion » ?
 
En conclusion
Sous toute roche mise en exergue par la « gauche » colonialiste des bons sentiments et la petite bourgeoisie, il se cache une anguille. Et celle-là est de taille !
La validation trois ans après, lorsqu’un colon dit la vérité par l’ensemble des bonnes consciences de « gauche » pourrait surprendre. Pourtant elle vient de leur difficulté, voire de leur impossibilité à appréhender la colonisation. Pour elles et eux, la société coloniale sioniste est une société « normale », une « démocratie », comme dirait Sophie Binet. Or, si elle est une démocratie bourgeoise, et non une démocratie, à l’instar des pays impérialistes occidentaux, il est impossible d’oublier qu’elle se différencie parce qu’elle est une société de colons, et que l'identité coloniale revêt un caractère bien particulier. Dans le cadre d'un colonialisme fondé sur le remplacement démographique forcé des populations autochtones par des colons étrangers, ces derniers développent leur propre mode d'accumulation de capital, s'agissant de terres, de ressources ou de l'exploitation de la main-d'œuvre autochtone, au cours du processus d'invasion. Il s'agit d'une forme d'accumulation de richesses distincte, propre tant à la société des colons qu'aux individus eux-mêmes, s'ajoutant à celle dont bénéficie la métropole grâce à l'existence et au fonctionnement de la colonie. Parmi les six millions de colons, essentiellement d’origine européenne, seule une poignée est véritablement antisioniste ; au terme d'un long cheminement personnel pour se défaire de l'endoctrinement, ils se considèrent comme des Palestiniens, leur identité « israélienne » n'étant que le fruit d'une nécessité imposée. On peut donc l’affirmer, la quasi-totalité de la société de l’entité sioniste est une société de colons car, malgré les dissensions internes, elle soutient un régime colonial qu'elle ne remet pas en cause et sur lequel reposent ses privilèges et ses conditions matérielles. Toutes celles et tous ceux ne concevant pas le stade impérialiste, ni la nature profonde de la colonisation de substitution ne peuvent comprendre ou admettre cette réalité évidente.
Évidemment, cette analyse peut mettre mal à l’aise et coincer certains dans une contradiction difficile à dépasser. On peut d’abord se réjouir de cette réalisation, de ce dévoilement qui aide à mener le combat contre ce que commet l’État colonial sioniste avec ses soutiens impérialistes occidentaux. Et puis on le réalise, cette soi-disant capacité à se remettre en cause, fait intrinsèquement partie du système à l’œuvre au sein de l’État paria, soutenu par une majorité écrasante du peuple des colons. Et, on le mesure, les réalisateurs, aussi respectables soient-ils, sont en fait la caution d’un État irréformable. Et cela oblige tous les partisans sincères de la libération de la Palestine à regarder en face la seule voie qui permettra de sortir de l’horreur de ce génocide en temps réel : le démantèlement de l’entité coloniale sioniste génocidaire.